Promenade
inspirée
«
Chacune de mes visites faites à la sérénissime
fut l’occasion de pressentir que dans cet entrelacs de
canaux et de ponts, d’eau et de pierres, surgirait une
solution » disait Michel Onfray, en ouverture de sa quête
d’une figure cristallisant son éthique entre esthétique
et élégance (1). Et plus loin il ajoute : « La
ville est l’unique expression de la volonté […]
le défi lancé à la nature, la somme de
l’orgueil et de la culture portés à leur
paroxysme, la production d’une pensée. » Enfin,
poétique : « Venise concentre toutes les variations
possibles et imaginables sur le thème de la grâce
et de l’élégance, Venise est l’éther à la
surface de l’eau, menaçant de devenir un vaisseau
fantôme par trop d’épousailles avec les
embruns. Rien n’y pèse, tout y plane ».
Que pourrait-on ajouter à ce magnifique portrait de
la ville ? Que la première visite fait remonter à l’esprit
tant d’images oubliées, peintres, musiciens, philosophes,
une évidence, un chemin initiatique. Venise ressemble à un
décor de théâtre, hautaine, ville musée,
merveille du monde ou juste fabriquée pour les touristes,
impossible. En rythme régulier, palais, églises,
monuments et canaux, le tout apparaît posé là,
tout a l’air de flotter, simplement sur l’eau.
Très vite, direction les lieux connus, mythiques : le « déjà connu » doit-il
toujours être vu en premier ? Déception : trop
de monde pour visiter la Basilique, pour monter au Campanile
et l’Horloge monumentale du XVème siècle
est en restauration, recouverte d’une bâche hideuse
représentant… la tour Eifel !… Traverser
la fameuse place San Marco, les pigeons, les touristes...
Vite,
se réfugier dans un musée pour y prendre la meilleure,
la plus marquante leçon d’histoire de l’art
jamais apprise, comme si les pièces d’un immense
puzzle prenaient d’un coup leur place, lumineuse, dans
l’esprit, laissant toutefois des espaces vides (il faudra
aller à Rome, Florence, Sienne… plus tard). Bellini,
Carpaccio, Tiepolo… un autre musée : la leçon
continue avec les plus grands, Mantegna, Giorgione, Titien,
Tintoret, Véronèse, impossible de les citer tous,
déception : un seul Pierro de la Francesca, ailleurs… puis,
Longhi, Canaletto, Ricci, Guardi, Marieschi, Zais, Zuccarelli,
je mesure mon ignorance… la frénésie d’apprendre,
de continuer, de tout voir se mêle à l’impossibilité temporelle
: chaque église recèle des merveilles.
D'abord l'église San Stae
Alors,
entrer dans n’importe laquelle en sautant du bateau
: "San Stae, église tardo-baroque, dit le guide
qui ajoute, les peintures qu’elle renferme sont parmi
les plus illustratives du début du XVIIIème siècle
vénitien
: Ricci, Tiepolo, Piazzetta, Pittoni". Surprise : elle
contient aussi une œuvre appartenant à la 51ème
Biennale qui justifie le voyage, celle de l’artiste Suisse
Pipiloti Rist, l’art contemporain me poursuit-il
alors que cette première journée devait être
consacrée au passé ? Entrer dans le noir, être
saisie par l’installation vidéo occupant tout
un plafond baroque tendu de blanc, attendre que les yeux s’habituent à l’ombre
pour découvrir les matelas reliés les uns aux
autres et déployés au sol, comprendre qu’il
est temps de se déchausser et d’aller s’allonger
sur l’un d’eux pour apprécier l’œuvre.
Interpréter alors la notice à l’extérieur,
qui limite le temps de visite à 20 minutes… Des
spectateurs hésitent, moi non, la fréquentation
de l’art d’aujourd’hui donne confiance sans
doute. Choisir, malgré l’ombre, une place parmi
les matelas libres aux deux couleurs vives, au centre. Le confort
est garanti par les formes organiques. Libérée
du poids du corps et des douleurs au cou, la vidéo fait
face, immense, elle est presque parfaitement « encadrée » par
la corniche du plafond démesuré (dommage : quelques
sculptures en subissent sa lumière dont on ne sait d’où elle
vient, mais comment l’éviter ?) J’ignore
combien de temps je suis restée là, ne pensant
plus à rien d’autre qu’au voyage onirique,
dans l’espace et la nature, proposé par les images
d’Homo sapiens-sapiens, par le traitement kaléidoscopique
de l’origine, entre jardin d’Eden, corps mutants,
fruits défendus, violence des passions destructrices.
Le corps détendu du spectateur répondant à ceux
irisés, fragmentés, des femmes clonées,
enveloppés d’une musique lente presque « Zen ».
J’aurais pu rester là longtemps, si une fois la
boucle de la vidéo déroulée, je n’avais
repris conscience du temps qui me manquait pour voir Venise
en un jour, les deux autres étant consacrés aux
deux principaux lieux de la Biennale. Avant de sortir, je découvre
les quatre sphères métalliques placées
aux angles de l’espace et reflétant l’installation
et projetant une image d’extérieur : on dirait
un ciel coloré et en mouvement derrière le toit
d’un palais vénitien constitué par la corniche
elle-même, étrange jeu d’échelles
et perte de repères, poésie assurée, interprétations
multiples, magnifique expérience : aller en voir plus
sur le site de l’artiste, ressortir à regrets,
continuer, le temps presse.
Interlude
Avidité déprimée par l’ampleur du
projet et la fermeture des églises et musées.
Se promener après entre l’eau et les terrasses
de grands hôtels pour voir la nuit vénitienne,
car « le cœur de Venise est nocturne » affirme
Michel Onfray qu’on s’attend à croiser là,
au détour d’une ruelle. Le lendemain a son charme,
au coin d’une ruelle sombre et « coupe-gorge »,
le formidable éclat du matin, les touristes dorment,
Venise est douce, tranquille, parfumée, lumineuse et
gaie, elle-même aussi. Il décrit : « Le
soleil se reflétait dans l’eau, éclatant
la surface en fragments de miroir qui se mêlaient, se
défaisaient, sous les arches des ponts. » (2)
51ème Biennale : « L’expérience de
l’art »
La vocation des Biennales est de donner à voir les œuvres
de notre temps, les recherches artistiques en cours dans
le monde entier, non de consacrer des artistes déjà reconnus
même si certains y sont présents. Celle de
Venise a plus d’un siècle et cette année,
deux femmes, deux commissaires, se partagent la conception
de cette
51ème. Dans le pavillon italien, Maria de Corral
déploie
L’expérience de l’art, avec des figures
historiques (Philip Guston, Francis Bacon, Antoni Tapies,
William Kentridge et Bernard Frise, seul français).
La commissaire y expose aussi des artistes actuels : Thomas
Ruff,
photographe contemporain qui nous met à distance
respectable de ses grandes photographies numériques
devenant abstractions géométriques par la
pixellisation, si on ose s’approcher, mais notre
recul obligé se cogne
au vide matérialisé du volume d’une
cage d’escalier invisible et inutile de Rachel Whiteread.
Plus loin les mots de Jenny Holzer se déploient
dans un angle de pièce au lieu d’envahir les
rues.
Pour les anciens, des classiques : une vidéo-installation
avec chaise suspendue et tête coupée de Bruce
Naumann, un film de Stan Douglas, une grande salle pour
William Kentridge, autour de l'image de l'artiste, de son
atelier
et du dessin d'animation.
Des plus jeunes exposent aussi, comme Robin Rhode et ses
courtes animations dérisoires, amusantes et enfantines, un peu
nostalgiques d’enfant pauvre peut-être,
ou Francesco Vezzoli qui se moque du cinéma en rejouant
dans une salle obscure, la bande-annonce d’un film censuré.
La plupart nous rendent captifs de vidéos souvent trop
longues et si nombreuses que nos yeux s’épuisent
malgré nos efforts.
Un film de cinéma est, à l’origine, inévitablement
lié à une programmation de la projection, à des
horaires, au confort d’une salle obscure, et finalement à la
réaction directe du public. Le processus est contraignant,
linéaire, assez rarement créatif. Philippe-Alain
Michaud confirme : « L’immobilisation du spectateur,
la frontalité de la représentation et la séparation
rigoureuse de la salle et de la scène, caractéristiques
du théâtre à perspective illusionniste
codifié au XVIe siècle, restent encore les conditions
ordinaires de l’expérience cinématographique
: elles imposent à l’expression filmique des impératifs
de réception étrangers à ses origines
(3)».
En revanche, l’installation vidéo n’est
pas du même ordre. Numérique ou non, et projetée
en boucle, disposée dans un espace vide ou sommairement
aménagé, elle relève souvent du registre
du non linéaire. Le public, redevenu flâneur (4)
est alors libre d’aller et venir, il n’est plus
totalement captif d’un lieu, il n’a pas toujours
de siège
sur lequel s’asseoir confortablement au début
pour attendre la fin, sa réaction est généralement
différée. Mais le nombre de vidéos renverse
déjà cette volonté en nous contraignant,
faisant de nous les « otages » de la projection.
Un pavillon par pays
Les pavillons du jardin s’avèrent assez inégaux,
montrant aussi des différences d’intérêts,
donc de budgets alloués à l’art, selon
les préoccupations et la richesse des pays. La Française
Annette Messager, récompensée cette année,
occupe les trois pièces avec son « surnaturel » Casino
qui constitue un parcours en trois séquences : un pavillon
français pour la figure d’un Pinocchio italien
qui s’est imposé à l’artiste comme
métaphore de l’humain pathétique d’aujourd’hui.
Dans la première pièce, elle nous présente
le petit personnage attachant et joueur, l’aventurier
qui perd et a besoin d’être aimé, sortant
d’un amas, d’une « forët » de
traversins d’où des formes noires s’échappent
comme des araignées énormes et angoissantes.
Couché sur un polochon tiré par des cordes, le
pantin est entraîné dans une ronde sans fin à travers
ce monde de danger, « effigie de l’inquiétude,
du doute, de l’angoisse entre tragédie et comédie,
métaphore de l’artiste » dit Annette Messager.
La pièce centrale nous fait entrer dans la pénombre,
face à une mer de soie rouge en mouvement sortant d’une
porte centrale, lave en fusion, sable mouvant, mer de sang,
entrailles de la baleine, animée de remous, de gonflements,
d’objets suspendus et d’ombres lumineuses et
effrayantes.
Enfin, la dernière pièce montre un trampoline
où le pantin semble se disloquer sous l’effet « d’explosions » régulières.
Mais, « fini le petit pantin paresseux, le petit humain
s’agite, il est ballotté, secoué, coincé,
dans les filets, tressautant. Cette agitation humaine conduit à la
dislocation » ajoute l’artiste.
Quand les arts plastiques deviennent spectacle théâtral,
un autre rapport à l’espace, envahi cette fois,
et au temps s’insinue dans l’œuvre… Un
temps imposé fait vagabonder la pensée par une
mainmise sur le spectateur : l’obliger à rester
là, le temps décidé par l’artiste,
pour voir l’œuvre en mouvement se dérouler
sous ses yeux. Même constat que pour la vidéo.
L’artiste canadienne Rebecca Belmore propose toutefois
une expérience très physique : sa vidéo,
rendant compte d’une performance, est projetée
sur un écran d’eau coulant juste devant nous.
Il nous semble que le seau de sang qu’elle nous jette « à la
figure », va venir nous recouvrir : un recul devant l’image.
Lors de la dernière biennale de Lyon en 2004, j’avais
constaté que l’art mettait de plus en plus
le spectateur au centre de l’œuvre, l’obligeant
par exemple à la traverser pour continuer la visite,
l’enveloppant dans des environnements (Levèque,
Kusama, Mac Carty et Kelley…) ou bien, plus rarement,
le rendant acteur de l’œuvre (art contextuel
ou esthétique relationnelle (5)), c’est encore
le cas de certaines œuvres, mais cette année,
c’est
comme si l’art, aujourd’hui contraint par le
mouvement accéléré du monde, créait
des espaces d’immobilité du spectateur, de
capture par la vidéo ou le spectacle, les images
de foules sont récurrentes
: là on n’entre pas vraiment, mis à distance
on regarde seulement et on attend si on veut tout voir,
comprendre un peu, parfois on peut s’asseoir, souvent
on doit comprendre l’anglais...
Retour des narrations, reportages ou fictions, les écrans
ont donc envahi l’art, impossible image fixe sauf parfois,
notamment dans la série d’images intimes de Ishiuchi
Miyako, côte à côte, futiles ou douloureuses
(lingerie de dentelle et corps brûlé pour le 60ème
anniversaire du drame d’Hiroshima ? ), montrer ce qu’il
reste d’une mère morte, japonaise ou non : images
médusantes aux échelles et aux formats variables.
Beaucoup de gravité, bien peu d’humour, citons
toutefois le pavillon d’Israël où Guy Ben-Ner
montre une sculpture plutôt banale en forme d’arbre,
constituée de divers morceaux de bois. Un peu plus loin
une vidéo montre et explique comment dans ce lieu, l’artiste
a réalisé, en la démontant complètement,
le mobilier minimum pour un studio de célibataire :
rocking-chair, table et chaise, parasol dont la toile a été découpée
dans la moquette du pavillon (on ira vérifier), lit
en mezzanine ou il s’endort, puis se réveille
sur le sol à coté de la sculpture-arbre exposée
avant de recommencer le montage du mobilier. On comprend
ainsi la sculpture. A-t-il rêvé l’œuvre
utile ou l’œuvre en kit, le bricoleur devenant
artiste ? Sourire…
L’islandaise, Gabriela Fridriksdottir invente un monde
mi-naturel, mi-monstrueux, peuplé d’hybrides ou
de mutants entre l’humain et l’animal. Une folie
héritée de Frankenstein qui surprend, écœure
ou inquiète.
Remarquable pavillon espagnol aussi, dans lequel Antoni
Muntalas propose « un environnement composé de photographies,
de textes, de vidéos, de mobilier et de sons, agencés
de manière à constituer un espace hybride entre
salle d’attente, salle d’aéroport et centre
d’information » rapporte Emile Soulier dans art
press (6), une sorte de résumé de toutes ses
recherches sur l’interprétation du monde contemporain.
Il y a tellement d’œuvres, il en manque tellement.
« Toujours un peu plus loin »
Rosa Martinez, second commissaire, investit l’Arsenal
avec son exposition Toujours un peu plus loin. Se succèdent
des œuvres d’artistes jeunes, qui « déclinent
pour la plupart, quelques poncifs de l’art contemporain »,
lisait-on dans art press, avec encore et encore de la vidéo
projetée souvent sans prise en compte ni du lieu, ni
du spectateur, ni du médium : la « mode » est
donc bien à la vidéo, entre 4 et 40 mn., fatigante
et sans beaucoup de singularité, narrative ou esthétisante,
médium pratique voire « facile » et productions
attendues. La vidéo passe parfois à côté d'un
usage critique. Etre à la page en utilisant des technologies
contemporaines, provoque aussi une confusion entre démarche
artistique et adaptation technique, la technologie devrait
servir des fins et non le contraire.
Selon art press encore et en effet, on retiendra les grandes
photographies noir et blanc de Cristina Garcia Rodero,
juxtaposant et confrontant des scènes de piété religieuse
et des situations plus scabreuses leur ressemblant formellement,
ou le projet avorté de Gregor Schneider,
qui consistait à exposer un grand cube noir sur la place
Saint-Marc, « comme s’il avait voulu transposer
la Ka’ba des musulmans en plein cœur de la cité des
Doges », mais aussi la « recherche », constat
critique sur le marché de l’art contemporain,
les expositions et les musées de l’architecte
et futur commissaire de la Biennale d’architecture de
l’an prochain, Rem Koolhaas, gigantesque, et l’engin
spatial Wave UFO dont on voudrait voir sortir une Mariko Mori
glacée, aux yeux fluorescents, et dans
lequel on ne peut entrer qu’à trois, déchaussés
et affublés d’électrodes à brancher à l’intérieur
( ?) après une heure d’attente : décourageant,
quand l’art imite Disney land, dommage : pas attendu,
pas vu.
Les performances filmées de l'artiste guatémaltèque
Régina Jose Galindo, très dignes, où elle
marche dans les rues nue et rasée, ou les pieds nus
trempés dans une bassine de rouge sang, sont d’une
brutalité un peu « attendue », mais restent
touchantes dans leur dimension politique, fustigeant les violences
faites aux femmes dans son pays. Elle a reçu le prix
des moins de 35 ans. Notons enfin le travail modeste mais explicite
sur l’immigration, de la géorgienne Emilie Jacir
montrant sur deux écrans collés, Ramallah / New
York, deux espaces très distants, mais dont les
nombreux points communs sont signifiants.
J’en oublie…
Pour les choix donc, deux regards extrêmement différents
sur l’art contemporain, l’un privilégiant
l’expérimentation sans vraiment porter une attention à la
qualité des œuvres, à leur puissance d’impact
visuel, tandis que l’autre s’appuyant sur des œuvres
d’artistes reconnus. Maria De Corral le reconnaît,
cite Richard Leydier dans art press : « Je suis attirée
par les artistes qui nous offrent plus une vision qu’un
point de vue. » Comment donc savoir quelle figure a l’art
aujourd’hui, n’en captant ici que deux conceptions
très personnelles, plus la mienne tentant d’en
rendre compte. Peut-être faudrait-il rechercher chez
les jeunes artistes ceux qui véritablement imposent
une vision sur le monde, nombre d’entre eux pressentent
et ressentent ses convulsions, les saisissent, s'en font l'écho,
en sont un révélateur, et aussi, noter cette
reconnaissance tardive du rôle des femmes (près
de la moitié des artistes exposés) dans l'art
depuis une trentaine d'années ? Suivons l’époque
et attendons l’approche du prochain commissaire de la
biennale, l’Américain Robert Storr, rendez-vous
2007. Celle-ci est visible jusqu’au 6 novembre.
A lire :
- La Biennale de Venise féminise la création,
Geneviève Breerette dans LE MONDE du 13.06.05
- Une époque dans le miroir de l'art, Béatrice
Comte dans Le Figaro Magazine (02 juillet 2005)
- Art press, n°313 juin 2005, pp. 26-60
Voir aussi : Biennale d’art contemporain de Lyon « Expérience
de la durée » 14 septembre – 31 décembre
L’art demain ?
Il s’agit pour les artistes d’habiter le monde
avec toutes ses contradictions, politiques et autres (exploration
du corps, identité), de l’éprouver, d’en
faire l’expérience, ce qui permet de définir
l’art aujourd’hui avec Maria de Coral et Rosa Martinez,
commissaires de la Biennale de Venise. L’art est fondamentalement
une expérience et une passion. Les artistes ont tous
pour préoccupation le monde actuel. L’œuvre
n’est pas une remise à plat des concepts de l’art
ou une production visuelle gratifiante, elle se veut riche
de réflexion, l’exposition se fait amas de restes,
de fragments, de tentatives résultant du travail d’artistes
capables de rénover notre faculté d’imaginer
diverses façons de vivre la réalité et
de créer des émotions.
Le spectateur peut recréer sa propre expérience
esthétique, l’exposition doit regarder vers le
futur, être attentive aux formes émergeantes,
aux tendances qui bousculent la tradition. Goût de l’expérience,
souscription à l’émotion, mouvements erratiques à la
surface du monde réel qui a changé et change,
le problème de l’identité s’y pose
avec plus d’acuité, comme celui de la nature de
l’image qui redouble le questionnement.
Questions donc : comment créer une image autre que l’image
actuelle qui paraît n’exister que par la représentation
? Comment, pour l’artiste, se voir agissant dans le monde
d’aujourd’hui ? Quel est le sens d’être
artiste dans le monde actuel ? La profusion d’images
nous empêcherait presque de penser, de nous exprimer
au moyen de mots rendus obsolètes. Esthétique
et éthique sont à l’œuvre. L’artiste
joue un rôle important, il n’est pas homme de TV
ni simple figurant. L’art aujourd’hui est une porte à franchir
plus qu’une fenêtre à travers laquelle
regarder.
Les propositions isolées peuvent provoquer l’éparpillement
du sens. Quand les artistes parlent d’une expérience
personnelle, ils en font toujours une expérience universelle.
C’est la différence entre un artiste et une personne
qui ne l’est pas. Nous pouvons alors nous sentir impliqués
dans cette expérience qui parle aussi de nous. Les différences
résident dans la manière dont les artistes procèdent,
expriment des notions générales, mêmes
sujets mais des approches différentes qui provoquent
la pensée, une réaction même négative.
Eddy de Wilde disait : « L’art qui provoque le
consensus ne peut être que médiocre, le bon art
suscite de grandes amours et de grandes haines »… à méditer.
Isabelle POUSSIER
(1)
M. Onfray, La sculpture de soi. Paris, Grasset, 1993.
(2) idem. page 24
(3) MICHAUD, P.-A. « La technique du chiffonnier
ou le cinéma déplacé ». p. 93.
(4) Terme emprunté à Dominique Paini, in « le Retour du flâneur ».
Artpress, Mars 2000,
n°255, pp. 33-41.
(5) Cf. P. Ardenne, Un art contextuel. Paris : Flammarion, 2004, coll. « Champs ».
(6) Cf. l’article sur Antini Muntanas, art press n°313, juin 2005.
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