« Eléments favoris n°4 »
Artiste hors normes, Orlan a, dès les années
soixante, choisi son corps comme support et matière
de son expression plastique.
Le corps qui inscrit l’être-au-monde, à la
croisée de l’individuel et du social est celui
que l’artiste explore inlassablement en se renouvelant
avec une belle cohérence et en suivant son temps, son époque.
L’exposition « Eléments favoris n°4 » qui
est présentée à l’Artothèque
rassemble non pas la totalité de sa création
mais des éléments forts qui permettent de percevoir
de façon juste la logique profonde de son travail.
Orlan interroge l’histoire de l’Art : la sculpture
baroque avec la statuaire du Bernin ou encore la Vénus
de Botticelli avec un intérêt pour les processus
de transformation du corps.
Sa recherche la portera dans les années 90 vers des
performances chirurgicales. Au cours de ces interventions,
elle va travailler sur sa propre image dans une minutieuse
exploration des profondeurs corporelles et une inquiétante
et voluptueuse obsession de soi.
Tout cela, en questionnant toujours le statut du corps féminin
dans la société, les pressions sociales qui s’y
exercent et l’idéologie dominante qui s’y
inscrivent. Son intérêt se porte, principalement,
sur le corps modifié, réinventé, réapproprié et
non sur le résultat plastique final.
Un autre aspect de cette recherche est celui du rejet de la
douleur ; Orlan, dans son manifeste de l’Art Charnel,
juge : « anachronique et ridicule le fameux : tu accoucheras
dans la douleur ».
Elle se distingue en cela des artistes de l’Art Corporel
qui explorent les limites physiques ou encore la maîtrise
de soi.
Orlan est bien davantage dans un processus de ré appropriation
ou de « réincarnation » de soi dans un corps
de bien être, de sérénité et de
plaisir. Ainsi, son film intitulé « Bien que…Oui
mais », elle l’a conçu « comme un
memento mori épicurien. Les images vont baigner le spectateur
dans la lumière éblouissante représentant
la fulgurance de la vie ».
Dans une suite logique, Orlan poursuit ses transformations
corporelles en recourant au morphing, sorte de greffe informatique
opérée sur son propre visage en empruntant à d’autres
cultures (précolombiennes ou africaines) d’autres
canons de beauté, d’autres normes.
Dans ces séries de « Refigurations » ou
de « Self Hybridations », l’artiste s’attache
aux transformations virtuellement infinies de l’identité.
Elle questionne le réel, l’illusion et le virtuel
et, bien sûr, toutes les communications qu’ils
entretiennent entre eux.
Au corps réel, virtuel, hybride s’ajoutera bientôt,
le corps métis, futur projet de Orlan, qui passe par
la culture en laboratoire de la peau de l’artiste mêlée à celle
de personnes de couleur différente !
Voilà, encore une des ressources de la richesse créative
d’une artiste extra ordinaire.
Communication
Artothèque
ORLAN
par Isabelle Poussier
Août 2005
L’artothèque de Saint-Denis propose jusqu’au
10 novembre, une magnifique exposition de l’artiste française
de renommée internationale. Je ne suis pas théoricienne
du travail d’Orlan ni de la performance, seulement une
spectatrice admirative et touchée par cet engagement
artistique manifeste, je me contente ici de proposer un simple
regard, le mien, sur cette œuvre multiforme et foisonnante.
Orlan nous a présenté son œuvre avec beaucoup
de simplicité lors d’une conférence à la
Maison du Département, je serais bien en peine d’ajouter
quelque chose à tant de clarté, je voudrais simplement
revenir un instant sur l’accueil parfois réservé à son
travail, revenir aussi sur sa Résistance et sur la dimension
humoristique de certaines de ses œuvres, enfin parler
de quelques pistes de réflexions et enjeux que j’y
vois.
Réception et Résistance
Il y a, me semble-t-il, un parfum de scandale et beaucoup
d’idées
reçues sur ce travail ; Orlan nous l’a dit, les
médias en sont en partie responsables, mais il a souvent
choqué et choque encore, surtout les gens qui le connaissent
assez peu finalement, et surtout à cause des opérations
chirurgicales qu’elle montre. En effet, le public est
souvent mal à l’aise devant ces images pourtant
très mises en scène, c’est un peu étrange
d’ailleurs car le même public adore les faits divers
télévisuels, et les séries « chirurgicales » comme
Urgences ont beaucoup de succès. Une adolescente me
disait : « mais ce n’est pas pareil, là c’est
le visage qui saigne… », pourtant l’artiste
affirme ne pas souffrir, refuser la souffrance : ce serait
donc notre regard, ce que nous voyons, qui ferait davantage
souffrir que le corps blessé… Il y a bien des
regards réfractaires, on peut se demander pourquoi ?
Serait-ce la surprise, la nouveauté de ce changement
d’observation : voir le corps ouvert n’est pas
commun ! Mais je crois que ce qui choque certains, c’est
aussi le miroir de soumission qu’Orlan nous tend…
Les réactions devant les œuvres sont donc très
variées et je dirais que c’est tant mieux, d’ailleurs
Orlan confirmait dans un texte, que l’art n’est
pas fait pour décorer les maisons, et pour reprendre
Eddy de Wilde : « L’art qui provoque le consensus
ne peut être que médiocre, l’art véritable
suscite de grandes amours et de grandes haines ». Il
faudrait aussi pouvoir examiner la différence entre
la vision des hommes et celle des femmes sur ce travail,
encore une question culturelle...
Démarche
En 1965, Orlan a 18 ans et avec l’œuvre Tentative
de sortie du cadre avec masque, en plus de son rapport à la
peinture, à l’histoire de l’art, à l’œuvre
traditionnelle et aux divers cadres de la tradition, il y avait
déjà en germe ce que nous avons vu depuis : une
cohérence absolue donc, malgré ce côté excentrique,
provoquant, humoristique et touche-à-tout sur le plan
des médiums, une quête de liberté aussi,
par rapport à la nature et surtout à la norme
imposée, à l’art, aux autres, une grande
leçon de tolérance et d’ouverture.
De cette époque, c’est peut-être Orlan
accouchant d’elle-m’aime de 1964, qui nous dit le mieux son
projet de construction de soi, de « sculpture de soi » dirait
Michel Onfray (1) , mais au sens propre cette fois, physique
et matérielle pour l’artiste qui fait de son corps
une œuvre d’art qu’elle façonne au
fil du temps, un être singulier et libre qui résiste à toutes
les pressions extérieures, cette Résistance me
semble une notion très importante dans ce travail. L’ambiguïté entre
le même et m’aime qui nous rappelle Marcel Duchamp
(La mariée mise à nu par ses célibataires,
même) ouvre la réflexion sur le multiple certes,
mais surtout sur le mouvement de création, le déplacement
nécessaire pour devenir soi.
Jeu, humour et dérision, risque
L’humour me paraît aussi une autre donnée
notable dont on parle assez peu. Cet engagement fait souvent
naviguer Orlan entre le « vrai » et le « faux »,
les jeux de masques, elle crée des images grinçantes,
humoristiques, parodiques ou carnavalesques, et cela en contre-point
de la gravité des contenus abordés (image de
la femme dans nos sociétés, écarts entre
la nature et la culture, entre ce que nous montrons et ce que
nous sommes, omniprésence de la cruauté des tabous,
des interdits, du formatage idéologique dominant ou
religieux, etc…) elle semble aussi vouloir s’amuser,
jouer comme on joue au théâtre, faire son cinéma
parfois… Ce qui donne à l’œuvre une
véritable respiration. Il faudrait donc interroger davantage
la place du jeu, de la légèreté, de l’humour
dans ces œuvres, leur rôle aussi.
Autre contre-point, le travail a souvent mis en danger le
corps de l’artiste dans les opérations-performances
chirurgicales (9 entre 1990 et 1993), douleur mise à part
puisque dénoncée, le risque nous apparaît
un élément important de cette démarche.
Mais peut-être, ce qui nous touche c’est que ce
risque n’est plus intellectuel comme chez nombre d’artistes,
mais physique. Risque dans l’œuvre équivalent
aux risques de la vie, répond l’artiste, là encore
l’œuvre rattrape la vie.
Le numérique permet aujourd’hui « d’opérer » plus
souvent, de varier davantage, le corps pourrait sembler un
peu moins engagé, mais la démarche reste, le
travail continue, Orlan refuse d’être « obligée » à se
faire opérer par les mêmes qui considèrent
son travail comme sacrilège. Ses projets
futurs sont nombreux.
Notamment, elle décrit un projet en cours d’hybridation
de cellules-souches de peaux, sa peau et d’autres peaux
de couleur, voilà une autre façon de « faire
la peau », à qui ? à quoi ? on peut s’en
douter. Le projet de fabrication d’un manteau d’Arlequin « citoyen
du monde » réalisé avec ces morceaux de
peaux et exposé dans une vitrine lumineuse, est très
intéressant aussi, elle nous en dit quelques mots.
Portrait, autoportrait, corps : lieu
du débat
public
De façon plus générale, Orlan réalise
des portraits d’une société engluée
dans les clichés, ou des portraits imaginaires fondés
sur des « faits réels » artistiques et culturels,
en se servant de sa propre image, du coup je me suis demandée
quelles seraient les conditions de possibilité d’un
autoportrait d’ORLAN, mais elle a répondu dans
son Manifeste de l’art charnel (2), c’est la totalité du
travail qui fait autoportrait.
Je vois aussi dans cette œuvre un véritable travail
d’ethnologue et d’historien de l’art qui
nous met face à une recherche sur la place des cultures
dans la « fabrication » des humains que nous
sommes, sur la place de l’histoire de l’art dans
la création
de l’artiste ? Elle nous amène à nous
demander quelle liberté il nous reste pour choisir
ou pour créer
?
Le corps d’Orlan est toujours lieu du débat public,
il l’est plus que jamais avec les nouvelles découvertes
scientifiques sur le génome, le clonage et autres « fééries
anatomiques » (3) . On peut se demander s’il s’agit
de modifier le cours de la fatalité des corps et ainsi,
de prendre totalement possession de son propre corps pour dire
ce que l’on pense et maîtriser ce qui advient de
nous. On voit bien la dimension éthique de défense
et d’autonomie des femmes, mais pas seulement, des êtres
humains en général, par rapport à l’image
imposée de l’extérieur, ainsi que la volonté d’affirmer
la liberté de disposer de soi totalement.
Ce qui me touche le plus c’est bien cette quête
humaine qui nous pousse à toujours chercher l’impossible
repositionnement de notre image sur nous-même. Voici
bien la quête infinie de l’artiste, comme de l’écrivain,
recoller les morceaux épars de son être fragmenté,
inexorablement séparé de lui-même et des
autres. La proposition d’Orlan, semble bien de faire
ressembler son image à elle-même, de réduire
cette distance entre elle et elle, entre elle et nous.
Un triple propos
- Il s’agit pour Orlan de remplacer le « on est
comme on est » par le « on est comme on veut être»,
mais aussi « comme on peut… » pour la plupart
d’entre nous…
- Le lien avec la psychanalyse qu’Orlan décrivait,
se fait presque naturellement : dénoncer la schizophrénie
des images imposées notamment aux femmes, démêler
ce que la culture fait de nous, dénoncer le formatage
idéologique, et surtout montrer la possibilité d’une
liberté, d’une « construction de soi »,
peut-être bien au prix d’une Révolte intime
définie par Julia Kristeva (4), au sens d’un
retournement, d’examen du passé, de ce qui nous
a construit, de l’histoire, de la culture… Avec
l’œuvre
d’Orlan il s’agit peut-être de reconstituer
la division du public et du privé par la Résistance,
de retrouver « le point vide qui permet de changer
les structures, la pensée, par la place laissée
pour bouger » dont parle Claude Lévy Strauss.
Il faudrait donc bouger, mais comment pour ne pas risquer
la chute, alors
que le vide s’est agrandi pour laisser s’y glisser
les fausses croyances et autres prothèses d’identité ?
Il est beaucoup plus facile d’avaler que d’inventer.
Elle invente, s’invente dans cet espace. C’est
donc, me semble-t-il l’histoire d’une révolte
singulière mise en forme, rendue visible à tous,
mais pas une révolte d’acception commune. Au
sens étymologique,
révolte vient de l’action de tourner, se retourner,
de faire un détour, un retour. Il y a là :
déplacement,
changement. En psychanalyse, le retour en arrière
est un bouleversement intérieur. Ce travail d’analyse
qui va vers un nouveau départ, est effectué par
un retour en arrière au cours de la cure analytique.
L'oubli, le refus se change en appropriation positive, en
réconciliation
avec soi et ses drames. La contradiction avec l'autre, avec
soi, la mise en cause de l'identité est source de
la vie psychique et de création. Quoiqu'il en soit,
cette révolte est questionnement, retournement et
déplacement
du passé « pour préserver la vie de l'esprit,
l'avenir s'il existe en dépend » ajoute Julia
Kristeva (5). Et plus loin « cette rétrospection,
comme voie de la vérité et de l'identité. »
L'effacement des limites personnelles crée ce moment
de révolte, ce moment créateur, moment fragile.
Il serait trop long de développer davantage cette
hypothèse
de Révolte intime de l’artiste, mais rapidement
Julia Kristeva conclut que le niveau esthétique serait
celui de la démesure, de l'idéal, tandis que
le niveau éthique serait davantage celui de la mesure,
des nuances, des compromis, Orlan réussit une articulation
entre les deux. Son travail pourrait être un regard
qui scrute l’invisible, joint à un corps qui
se crée
par ce retournement, cette révolte qui s’ouvre
sur la question de la féminité, de la création
féminine en ce siècle débutant, sur
l'exil de l'artiste-femme si fréquent. Julia Kristeva
montre d’ailleurs comment la femme qui pense, qui crée,
est une femme dont la tête est séparée
du corps, elle est fille de Méduse, sauf peut-être
si elle possède cet œil révolté.
Orlan a aussi travaillé sur ces images de corps décapité,
de Méduse, et aussi dans sa vidéo « Mementori épicurien » de
2003 que nous avons vue à l’artothèque
et qui au premier abord m’a semblé un peu différente
du reste. A partir du visage, puis de l’œil de
l’artiste,
nous découvrons la palpitation, l’agitation
cérébrale
en un feu d’artifice d’idées, de lumières,
un organisme vivant et une excitation continue, l’ombre
de la mort plane pourtant, mais les feux et les pulsations
continuent, rapides, accentuées par la musique, profitons-en
! Une interprétation toute personnelle je l’avoue.
- Enfin, Orlan interroge le goût, les goûts, les
modes, leurs raisons et leurs injustices, elle s’en moque,
elle dénonce la tyrannie des critères, de l’histoire,
de la religion, des pressions sociales, des tabous…
Orlan œuvre donc l’espace de liberté de la
femme, de l’artiste, le dépassement merveilleux
de la nature grâce aux sciences, mais surtout elle œuvre
une identité singulière habitant le monde aujourd’hui.
Philosophie
Le philosophe Michel Onfray définit l’esthétique
cynique et il prend Orlan comme porte-drapeau avec l’artiste
Matthew Barney, je cite : « …contre le conceptualisme
pur, revenir à l'immanence avec la construction d’un
corps selon son vouloir ; contre la célébration
de l’idéal platonicien, déchristianiser
la chair par un usage démiurgique de la chirurgie
: contre l’égotisme autiste, proposer une réflexion
sur les conditions de fabrication d’une identité ;
contre le sérieux tragique, mettre en scène
une ironie froide et spectaculaire ; contre la fétichisation
de la marchandise, produire le percept invendable ; […]
contre l’indigence de l’objet trivial, voire
kitsch, travailler sur sa propre existence. Ou comment réconcilier
l’éthique et l’esthétique… De
quoi aborder un XXIème siècle qui sera celui
de l’antinature » (6), on retrouve bien ici le
travail d’Orlan, et on pourrait ouvrir un autre débat.
Soulignons encore la conscience critique qui me semble être
un des nœuds du travail d’Orlan : critique de l’art
institutionnel, critique des normes culturelles et autres canons,
critique de soi aussi, dans un mouvement de transformation
décidée et assumée, dans « l’invention
de soi » véritablement singulière, libre
et oh combien artistique !
(1) M. Onfray, La sculpture de soi. Paris : Grasset, coll.
Figures, 1993.
(2) Cf. Orlan, Monographie, Flammarion, 2004.
(3) M. Onfray, Les fééries anatomiques. Paris
: Grasset, 1993.
(4) J. Kristeva, La révolte intime, Pouvoirs et limites
de la psychanalyse II, (Discours direct). Paris : Fayard, 1997
(5) idem, p.11
(6) Michel Onfray, Archéologie du présent. Manifeste
pour une esthétique cynique, Col. Adam Biro, Grasset,
2003, p. 112.
Télécharger
la Biographie d'Orlan
Télécharger le texte d'Isabelle Poussier