C’est
corbeau
Jean –Pascal DUBOST et Katy COUPRIE, Cheyne éditeur,
2003
1 -Présentation de l’auteur et du livre
2- Analyse 1°/4° de couverture
3- Analyse de l’ensemble : Plume de corbeau pour la fabrique du poème
1-Présentation de l’auteur
et du livre
L’auteur : le poète Jean-Pascal Dubost est aussi
critique littéraire, il collabore à la revue
Le Polygraphe, Europe et les Cahiers Critiques
de Poésie,
et il anime la Maison de la Poésie de Nantes. Il intervient
dans des ateliers d’écriture, scolaires ou associatifs.
Il a publié ses poèmes dans des revues : Le
Mâche-Laurier,
Théodore Balmoral, Le Nouveau Recueil.
Voir éléments de biographie en rabat 1 et la
liste des ses œuvres à la fin de la présente
analyse et retrouvez J-P Dubost sur le site « Printemps
des Poètes »
La créatrice d’images : Katy Couprie a participé à des
ouvrages pour enfants, Le monde des animaux, Retz, et, entre
autres titres, Tout un monde ( textes de Antonin Louchard, éditions
Thierry Magnier) et divers ouvrages comme Carnets d’illustrateurs,
Electre, 2000.Voir bio-biblio en rabat 2.
L’édition : publié une première
fois en 1998 chez ce que l’on appelle un « petit éditeur ».
Il existe de nombreux « petits éditeurs » de
poésie qui, au final, démontrent la grande vitalité de
la poésie contemporaine et mettent en valeur l’importance
du choix du papier, du travail de la jaquette, du graphisme
et de la forme en général. Les programmes du
MEN ont réservé une place à ces « petits éditeurs » (
L’armourier, Cheyne, L’idée bleue, L’épi
de seigle…) à côté des « grands » (
Gallimard, Ecole des Loisirs…).
2-Analyse de la première et quatrième
de couverture :
On peut les regarder séparément, de manière
classique, ou ensemble comme un tableau format paysage.
Le titre : du point de vue de la langue, le titre est transgressif.
Après le présentatif « c’est »,
ultra fréquent en français on attend un adjectif
: « c’est beau », ou un pronom : « c'est
lui », un groupe nominal : « c’est UN corbeau
, ou un nom propre mais « corbeau », ici n'a pas
de majuscule !
Traiter le nom comme un adjectif constitue une transgression
mais permet suppositions et superpositions multiples : c’est
beau / c’est un/le/ce corbeau / c'est encore beau /c’est
corps beau … Qu’est-ce qui est « beau » ?
Le référent : connotations péjoratives.
Le corbeau partage avec d’autres oiseaux ( noirs ou vivant
la nuit) la réputation « d’oiseau de malheur ».
La référence actuelle aux lettres anonymes est
une version moderne des superstitions anciennes. Le corbeau
de la Bible fait en effet figure de traître et d’égoïste
: il ne revient pas ( épisode du Déluge), contrairement à la
(blanche) colombe.
Un référent littéraire incontournable
: le « Corbeau » d’Edgar Poe « prophète, être
de malheur,oiseau ou démon », celui qui, strophe
après strophe, répète « Never more » et
convie le lecteur à une méditation mélancolique
sur la fuite du temps et sa condition ( désepérée
!)de mortel. Rappelons que le poète s 'écrie à la
fin : « ne laisse ici une plume noire commme gage du
mensonge qu'a proféré ton âme ».
( « The Raven », 1845, 1875 pour la traduction
de Mallarmé).
La figure du corbeau constitue un stéréotype,
y compris dans une relation à l l'écriture :
comment le stéréotype est-il traité ici
?
Poème ? Avant de commencer la lecture, ni le titre ni
la typographie ne nous indiquent qu’il s’agit d’un
poème ou de poèmes, si ce n’est la transgression
que l’on vient de mentionner. C’est seulement le
logo de l’éditeur qui nous signale sur la première
de couverture « Poèmes pour grandir ».
L’image 1° et 4° :
Du dessin à l’ encre et du vide. Pas de séparation
entre texte et images, pas de délimitation, pas de couleur.
Pas de délimitation entre 1° et 4° : l'ensemble
constitue une image format paysage.
Du noir et du…blanc ? Blanc cassé, plutôt, « coquille
d’œuf », plus exactement.
Noir dans le blanc, blanc dans le noir : le corps du corbeau
se présente comme le symbole taoïste du Yin et
du Yang : le noir n’est pas entièrement noir,
il intègre un élément blanc et réciproquement.
Le dessin représente un corbeau stylisé, traversé par
un vol de corbeaux, qui rendent son corps transparent par endroit,
ce qui soulage de l’impression de « masse » créée
par la silhouette noire. Silhouette car il n’y a ni modelé ni
recherche de perspective.
Cependant le corbeau « principal » semble troué par
les silhouettes de ses congénères. A la fois
l'unique et le multiple : le corbeau de l'histoire et le corbeau
générique.
Le vol de corbeaux évoque des caractères d’écriture.
Le graphisme met en valeur la fusion dessin/écriture
par la présence de l’encre, matériau commun
au dessin et à l’écriture.
On rapprochera l'image 1°/4° de la toile ultime de
Van Gogh : « Champ de blé avec vol de corbeaux » :
les silhouettes des corbeaux et le format constituent une citation
de cette oeuvre célèbre.
3- Analyse de l'ensemble : Plume de corbeau pour la fabrique
du poème
a) Le texte, son organisation et le rapport texte/image
A chaque page un ou deux paragraphes, présentant une
unité typographique, associé à « de
l’image ».
Une image vagabonde : l’image n’est pas délimitée,
ni cadrée, sa place n’est fixée que par
le cadre de la page et limitée par la présence
du texte qu’elle ne recouvre jamais. Il y a parfois de
l’image sans texte et du texte sans image.
Texte et image s’associent de manière erratique,
avec cependant une certaine homogénéité qui
rend la lecture aisée.
Chaque paragraphe est surmonté d’un titre écrit
A LA PLUME, une plume épaisse évoquant la matérialité de
l’objet « plume » ( plume d’oie/ plume
de corbeau), une écriture légèrement malhabile,
perdant parfois de son horizontalité et qui constitue
comme un vol de corbeau sur la page, ainsi signifié et
signifiant sont étroitement associés, voire mêlés.
Cette trace à la plume est due à l’illustratrice,
Cathy Coupry qui signe ainsi sa connivence avec l’auteur.
Chaque « titre » écrit à la plume
se présente comme une « variation » autour
de l’activité du corbeau ou de son nom. Soit,
c’est son nom qui est sollicité ( « corbeau
musard », « corbeau dormant » …), ce
qui est le cas la plupart du temps, soit c’est une activité ou
un lieu.
Les images ressemblent à du graphisme ou à de
l'écriture tandis que le texte écrit « empâté », épais
constitue une image: on assiste à une fusion texte/image.
Texte et image sont ici en relation de complémentarité et
de fusion.
b) Quel(s)genre(s) littéraire(s) ?
Journal de bord
Le texte se présente comme un récit à la première
personne, ou plutôt des pages d'un « journal » adressé (
cf dédicace) à une personne désignée par « tu » : « c’est
le matin »…
Les activités du narateur sont présentes, comme dans un « journal
de bord » relatant les occupations estivales un peu nonchalantes d'un
couple à la campagne et qui a recueilli un oiseau tombé du nid.
«
Un livre sur les corbeaux » : « je veux écrire un livre
sur les corbeaux » annonce d'entrée le narateur (p.7), mais son
projet est perturbé par la présence, dit-il, d'un corbeau en
chair et en plumes ; « un corbeau d'une semaine environ » Ainsi,
dès le départ, il y a concurrence entre corbeau « réel » et
corbeau de papier!
Le livre sur LES corbeaux ne s'écrira pas sinon à partir de quelques
mots recopiés dans une encyclopédie (p12) et revendiqués
comme tels ( « remerciements à la page 211 ») :
«
On tourne les pages, grand corbeau, corneille noire ou mantelée ...corbeau
freux.. ».
Ce qui s'écrira c'est un livre sur UN corbeau, LE corbeau, unique, quoique
sans nom. A chaque page, le narrateur décrit le corbeau, ses activités,
sa voix, la présence aussi de eses congénères, les réflexions
qu’il lui suggère.
Chronique d'une mort annoncée ?
Récit de vie: la corbeau, a, au début « une semaine environ », à la
fin il est mort, « le crâne fracassé », récit
d'une vie si brève que seul un poète peut souhaiter en garder
la trace !
Dans ces conditions le récit s'apparente aussi à une chronique,
voire à une fable.
Dès le départ, le corbeau ( ou le poète/ ou le lecteur?)
est « sans illusion » : « il ne retrouvera pas ses parents
naturels » (p9) ; « il se fait beaucoup de mouron pour son avenir » (
p13); rappelons que le mouron est une plante que l'on donnait autrefois aux
oiseaux en cage. Cependant que ses congénères passent « en
colonies magnifiques », le corbeau, arraché à son milieu
naturel expérimente maladroitement le monde des humains, se nourrit
grâce à eux et oublie sa propre nature : « il a de moins
en moins de chance de voler », p.45.
Dans ces conditions, la mort de l' « animal dénaturé » est
inévitable : il périt sous les coups des autres corbeaux, restés « naturels »« le
crâne brisé à coups de bec rageurs et instinctifs » (p57).
Poème(s)
Sans ambiguité, le texte est revendiqué comme tel par le narrateur
qui se convie lui -même à écrire à partir de l'objet « corbeau » : « voilà l'objet
serein d'une flopée de poèmes, sur le seuil, prêts à démarrer»(p10).
Hésitation sur le nombre ( des poèmes /un poème) car,
au final : « Momentanément dans ce poème ou dans un autre
et peu importe si c'est le mot fin qui compte ... »p59. Entre temps (
p17), est rappelée la fonction du texte ; « ce poème pour
mémoire »
Langage poétique : si, comme le dit Valéry, la poésie
est « l'art de contraindre continument le langage à intéresser
immédiatement l'oreille au moins autant qu'il ne fait de l'esprit », « C'est
corbeau »présente bien toutes les caractéritiques de la
poésie.
On se rappelle que, selon les linguistes, le langage poétique vise à « réduire
l'arbitraire du signe » et l'on peut dresser une liste des caractéristiques
du langage poétique ici présentes :
imitation des sons ( p15), alitérations ( p25) ; jeux sur les mots,
jeux sur signifiants et signifiés (« corbeau à l’arrosoir
bleu boit » ), présence de figures, en particulier métaphores
et comparaisons comme : « la mosaïque des fientes », « corbeau
en tulipe » (p41), corbeau mort « comme une grande marionnette
molle », syntaxe libérée par rapport à la prose « ordinaire »,
mise en abyme ( « corbeau qui me regarde écrire c'est corbeau »)
etc.
Mais le poème est aussi l'expression d'un rapport au monde, le lieu
d'expression d'une éthique dans une esthétique, et « C'est
corbeau » appartient bien à cette catégorie car c'est d'une
certaine manière un « recit d'apprentissage », une confrontation
entre un être vivant et le monde, et cet aspect est ouvertement revendiqué : « ...apprenant
par là que le monde est une chose insaisissable ».
Moins littéralement, le texte se présente comme l'expression
d'une méditation sur la vie et la mort dont le corbeau n'est qu'une
figure éphémère et symbolique.
Pour conclure : métacorbeau !
Récit de vie, journal des activités estivales d’un couple
d'esthètes, fable, méditation de brevitate vitae , journal du
texte qui s’écrit, jeu avec l’encyclopédie, variations
imitatives sur les cris et les sons, poème en prose organisé par
le travail sur le signifiant et les images poétiques, poème-objet
inséparable du dessin à la plume qui accompagne et mime l'écriture, « C'est
corbeau »est tout cela à la fois.
Le corbeau est la matière du poème, dans tous les sens du terme.
A la fois corbeau référentiel, anecdotique, intertextuel, corbeau
générique qui prête sa plume, signifiant « corbeau » qui
se dessine sur la page comme le corps d’un oiseau : un corbeau de langage,
comme l'écrit Francis Ponge, auteur de « proêmes » à propos
de la figue, objet de ses variations poétiques : « une figue de
paroles », on a affaire ici à un « corbeau de langage », à un « métacorbeau ».
Au minimum le texte permettra de déconstruire quelques représentations
de la poésie comme ornement : « la poésie c'est du langage
ordinaire agrémenté de rimes et de figures de style »,
la poésie, c'est « joli », au profit de : la poésie, « ça
dérange », « ça exprime ce qui ne peut pas se dire
autrement » ...
Reste à se demander comment le lire : est-ce d'abord un récit,
donc qui appelle une lecture linéaire et chronologique, peut-on le lire
comme un recueil de textes séparés, séparables ?
L'approche de « C'est corbeau » sera commandée par cette
hésitation et donc convie le lecteur à une lecture exploratoire, à plusieurs
niveaux.
Bibliographie Jean-Pascal Dubost :
• Carnet celtique, La Bartavelle, 1992.
•
Les Vieux costumes, L’Arbre, 1993.
•
Les Quatre-chemins, Cheyne éditeur, 1995.
•
Poèmes ravis, La Bartavelle, 1995.
•
Les Cochons prosaïques, L’Arbre, 1996.
•
C’est corbeau, Cheyne éditeur, 1998.
•
Des lieux sûrs, Tarabuste.
•
Les Nombreux, Le Dé bleu, 2001.
•
Les Loups vont où ?, Obsidiane, 2002.
• Fondrie, Cheyne, 2002.
• Monstres morts, Obsidiane, 2005.
•
Dame, éditions 1 :1, 2004.
•
Dame Amores, avec textes de Joachim Du Bellay (traduits par
Thierry Sandre), éditions1:1, 2004