CRDP de La Réunion


Voyage imaginaire avec Maurice Benayoun
Par Isabelle Poussier


Maucice Benayoun à l'UCOI
Avril 2004









The Tunnel under the Atlantic



World Skin, photo safari in the land of war.

 





 



Watch out,
video internet and wireless street installation, in Seoul Korea 2002













 

 


 











































 

 

 




Watch out,
video internet and wireless street installation, in Seoul Korea 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lightvector painting made by Steve Mall and Chris Aimone, at deconism gallery

La pratique artistique de Maurice Benayoun le prédestine sans doute au voyage imaginaire, mais sa venue à la Réunion n’avait rien de virtuel lors de la 9ème Université de la Communication de l’Océan Indien. C’est avec beaucoup de clarté et une grande simplicité qu’il a su faire découvrir son œuvre au public un peu dérouté. Ce spécialiste des nouveaux médias réalise des projets artistiques d’envergure qui tentent d’accomplir des rêves, des utopies, comme de creuser un tunnel virtuel entre deux continents afin d’organiser une rencontre entre des hommes et entre des cultures.
S’agit-il de réduire les distances, de faire communiquer les personnes, de capter le temps et de dire son époque dans un espace totalisant, unique et enveloppant ? Les œuvres semblent être traversées par ces préoccupations. Pour réussir ces tours de force, Maurice Benayoun met à son service toutes les potentialités des nouvelles technologies dont il a très tôt compris les avantages. Avec talent, il exploite sans relâche les possibilités des machines et de leurs ingénieurs. Ses propositions artistiques sont interactives, le spectateur y est plus qu’actif, il y est acteur (même si l’artiste considère que le spectateur est surtout lui-même, visiteur plus qu’acteur) dans le dispositif proposé par l’auteur et donne vie à l’œuvre, d’où la difficulté de rendre compte de ces événements, et une autre de les conserver. La question du statut d’artiste comme concepteur de rencontres artistiques, d’un art vivant, sera aussi posée.

L’autre qui agit

« Ni la matière, ni l'espace, ni le temps ne sont, depuis vingt ans, ce qu'ils étaient depuis toujours. Il faut s'attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l'intention elle-même, allant peut-être jusqu'à modifier merveilleusement la notion même de l'art » disait Paul Valéry.
L’œuvre semble entretenir une relation singulière avec le temps et l’espace : capter, retenir, décrire, scruter même l’instant dans la multitude de ses acteurs eux-mêmes situés dans des lieux très éloignés. Ce qui reviendrait à faire une somme d’individualités agissant simultanément, comme pour n’oublier personne, comme dans un fantasme d’enquêteur mondial, à fixer le temps multiple dans un lieu unique. Un but pourrait être d’observer son époque au microscope avec un grand macroscope, de le sonder dans sa diversité, de réaliser une hypermnésie panoramique de notre culture en images, d’avoir le don d’ubiquité ou les cent yeux d’Argos pour tout voir, partout à la fois.
Les dispositifs présentés aux visiteurs des expositions par Maurice Benayoun ne sont pas encore tout à fait des œuvres sans eux et comportent une multiplicité de sens qui mettent d’abord le spectateur dans une position inconfortable, où il y a danger en ce qui concerne la lisibilité. Puis, le visiteur est invité à agir pour achever l’œuvre, téléguidé par l’artiste : à creuser dans les images virtuelles pour rencontrer l’autre, au bout d’un tunnel long de milliers de kilomètres (Le tunnel sous l’Atlantique en 1995, Tunnel Paris-New Delhi 1998) ou à photographier des images de guerre pour les prélever, les effacer, blanchir l’espace sanglant (World Skin en 1997), mais peine perdue, toujours elles reviennent insensibles à la frénésie blanche.

Les cent yeux d’Argos

Il peut aussi se trouver comme encerclé entre forme et sens, entre œil et représentation, notamment dans les salles immersives (CAVE), ou comme dans Watch.out !. Des boîtes sont disséminées dans la ville. Quand un passant curieux regarde à l’intérieur d’une boîte déposée dans la rue, le lieu où il se trouve disparaît de son regard. Il est alors leurré par un message d’alerte au monde (qu'il lui est demandé d’envoyer depuis son téléphone portable). Le but qu’il ignore est de prélever l’image de son œil pour l’agrandir et le projeter en deux lieux éloignés : dans la vitrine qui lui fait face et qu’il ne peut percevoir, trop occupé qu’il est à regarder à l’intérieur, impossible ubiquité, et plus loin dans la « caverne » de l’exposition, totalisant tous les yeux « volés » et contenant les spectateurs de l’œuvre. Cela rend le curieux partie prenante de la pièce finale pendant le temps de sa vision, mais il ne peut la voir. Dans la caverne, l’œil regarde le spectateur, un point lumineux le fixe, ocelle fascinant ( ) qui vient lui rappeler son état liminaire d'être regardé, fixé. « Ce qui nous fait conscience nous institue du même coup comme speculum mundi » dit Maurice Merleau-Ponty par la bouche de Jacques Lacan. Il explique aussi que ce monde omnivoyant ne se montre pas et que, lorsque qu'il commence à provoquer le regard, il déclenche le sentiment d'étrangeté, très largement multiplié dans la caverne de Maurice Benayoun, c’est Argos qui regarde.
Mais le spectateur sait que ces yeux ne le voient pas vraiment, qu’ils ne sont que des ocelles géants accumulés, pourtant l’impression est bien là. Roger Caillois cherche à savoir comment les ocelles impressionnent, si c’est par leur ressemblance avec des yeux ou si, au contraire, les yeux ne sont fascinants que de leur relation avec la forme des ocelles : « Il s’en faudrait peu que je n’affirme qu’au contraire les yeux intimident parce qu’ils ressemblent aux ocelles. L’important est ici la forme circulaire, fixe et brillante, instrument typique de la fascination » dit Roger Caillois. Le paon se dessine sur les quatre murs de la caverne, il avait été paré de ses ocelles aux vives couleurs à la mort tragique d’Argos, justement, qu’Hermès avait réussi à décapiter après l’avoir endormi avec ses mots. Le paon deviendra ensuite le symbole de l’éternité et de la résurrection, car saint Augustin sera convaincu que sa chair était imputrescible, parce que chaque année, réapparaissent les plumes ponctuées des yeux d’Argos que le paon déployait. Gaston Bachelard parle aussi du paon : « Rappelons au passage que l’œil des plumes s’appelle aussi miroir. C’est une preuve nouvelle de l’ambivalence qui joue sur les deux participes vu et voyant. Pour une imagination ambivalente, le paon a une vision multipliée. D’après Creuzer, le paon primitif a cent yeux . » Cette œuvre s’est faite animal, miroir, éternité malgré la disparition imminente… C’est une approche qui prend le contre-pied de celle de l’artiste qui construit un lieu où chacun dans l’œuvre regarde tout, voit tous, grâce au réseau alors que se neutralise la capacité nouvelle de s’adresser au monde : « Pouvoir illusoire que nous utilisons rarement à propos. » dit-il.

L’hypermnésie panoramique

Les yeux et les regards semblent d’une importance capitale dans l’œuvre de Maurice Benayoun. Prenons Art Impact (Collective Retinal Menory) en 2002, des centaines d’yeux regardent sur place ou sur Internet, et composent du même coup un tableau panoramique et changeant de la mémoire collective. Julia Kristeva convoque La recherche du temps perdu : la création comme ressourcement et transformation de la mémoire. Marcel Proust affirme qu'écrire, c'est plonger dans la régression, dans la caverne sensorielle où l'identité est sur le point de se défaire. Il risque alors de se dissoudre dans le chaos sensoriel et affectif qui précède le langage, ce temps sans mots. L'implication du sujet dans l'être, la transformation de la réalité à travers un regard singulier, peut-être une parole, sont des actes de synthèse vers une totalité. Maurice Benayoun réalise l’effacement des limites personnelles nécessaire à ce moment créateur, moment fragile et éphémère. Y aurait-il une révolte au sens de révolution, retournement vers l’indicible. Julia Kristeva livre encore des exemples précis de révolte. Dans les écrits, c'est le moment où le récit est pulvérisé par la poésie, mais il y a un risque psychique de ce type d'expérience, une souffrance et une solitude. Elle montre que, dans Le Con d'Irène - La Défense de l'infini de Louis Aragon ( ), il y a une fragmentation, une mise en cause de soi, artistiquement et érotiquement ; perte de soi, dépression, frôlement de la limite dans le creuset de l'érotisme. Elle ajoute qu’il se peut que parfois, l’homme soit mené à l'impasse de l'engagement, de l'adhésion, qui n'est autre qu'un besoin de protection régressive, rassurante. Ce fut aussi le cas pour Aragon, dont l’adhésion au Parti Communiste vint calmer les douleurs, redonner identité, et le fit passer, du même coup, sur la pente glissante des compromis.
Julia Kristeva estime que le niveau esthétique serait celui de la démesure, de l'idéal ou du néant, nous ne sommes pas loin de l’œuvre de Maurice Benayoun, tandis que le niveau éthique serait davantage celui de la mesure, des nuances, des compromis, mais l’éthique ne semble pas absente de ces œuvres. Julia Kristeva nous donne quelques raisons d'espérer : une esthétique qui « fait apparaître, avec la singularité de chacun, la multiplicité de nos identifications […] prend en charge la question de la morale. L'imaginaire contribue à l'esquisse d'une éthique encore invisible. » Et elle donne des exemples : Marcel Proust pense l'adhésion comme un rétrécissement de l'être, l'appartenance au clan est un en être. Il faudrait lui préférer le par être, pour ne pas oublier la révolte, le conflit, le style ou l'expérience esthétique. Dans La nausée, Jean-Paul Sartre a une écriture magistrale, un bord à bord entre l'innommable sensation et la nommable pour l'autre. Il fait une synthèse et montre la négativité intrinsèque de la représentation qui va jusqu'à la répulsion et engendre l'angoisse.
Confronter l'image et la pensée, comme le fait Maurice Benayoun, permet de toucher du doigt une liberté qui donne, semble-t-il, un réel pouvoir de création. Quant à Roland Barthes, le dandy révolté, il travaille sur les mythes, met en question les clichés, pratique en sémiologie la démystification des mots et des sens. Bord à bord entre sensible et intelligible, là aussi nous retrouvons l’artiste. Nous voyons là comment croyance, engagement politique et révolte intime, peuvent se percuter, se télescoper là encore, pour créer ou non du sens, un sens nouveau, un objet nouveau, esthétique et éthique.

La présence du spectateur

S’il fallait tenter de définir cette œuvre très complexe sans décrire les processus mis en place dont il est très difficile de rendre compte, nous pourrions hasarder : une mise en scène de la capture du réel en mouvement ou bien, un environnement pour spectateurs anonymes dont l’action induite par les règles du jeu de l’auteur, construit la pièce en temps réel : une sorte de spectacle vivant orchestré par l’artiste. «L’œuvre construit son discours autour de la présence, active ou passive, du visiteur, de son existence » dit Maurice Benayoun.
Parfois, au départ, nous pourrions trouver un intérêt pour l'information, l’actualité, des préoccupations géo-socio-politiques et surtout culturelles, un désir de dénoncer une cécité volontaire, une indifférence générale devant des problèmes du monde, une incapacité à évaluer, à faire un tri dans les images du réel. Albert Jacquard aussi met en garde : « Notre culture nous gave d’images créées par d’autres et qui nous sont imposées. Il en résulte une uniformité qui stérilise les échanges. Ce méfait est doublé par la rapidité des changements de ces images. Notre cerveau n’est habitué à gérer que des images qui se transforment lentement, le véritable bombardement d’images, souvent sans lien entre elles et enchaînées à un rythme tel que nous pouvons à peine les voir, auquel nous sommes soumis, constitue une agression pour notre intellect : il peut créer de véritables lésions. Il est significatif que ce rythme soit d’autant plus rapide que le message a un contenu plus stupide. L’image devient alors une arme au service de ceux qui ont intérêt à faire de nous un troupeau de consommateurs sans esprit critique. » Mais plus loin, il semble parler à l’artiste : « Vive la civilisation de l’image s’il s’agit d’images produites par notre propre imagination ! Mais méfions-nous de la civilisation des images lorsque ces images sont semblables à des produits surgelés fabriqués par d’autres et reçues passivement. » Maurice Benayoun échappe à cette catégorie, car en travaillant le réel conjointement avec la culture voire les mythes, il témoigne de ses fictions, il en repose la question, aide à le réfléchir, à le penser, « pour changer le monde rien qu’un peu, au moins dans les têtes » dit-il.
L’œuvre semble aussi dire le paradoxe de la communication aujourd’hui où les apparences nous font croire à d’immenses possibilités de partage.

Communiquer,

dit encore Albert Jacquard : « C’est mettre en commun ; or les outils dont nous disposons maintenant sont surtout des moyens d’information, c’est-à-dire de mise en forme imposée. Tout nous est imposé ; nous ne pouvons qu’être passifs. » sans beaucoup de moyens de faire jouer notre esprit critique, d’être nous-mêmes. Pensons aux nouveaux modes de dialogues Internet qui sont plutôt des histoires s’écrivant en parallèle à plusieurs, sans véritable moment de mise en commun, sortes de monologues simultanés, inscrits sur la grande toile, sur laquelle chacun entre et sort à son gré, et prend la parole quand il le veut sans attendre ni écouter, sans avoir entendu ni compris de quoi il était question. Le dialogue promet alors d’être fructueux !
Faire œuvre de cette captation interactive d’un réel instantané parfois en plusieurs lieux, comporte donc un paradoxe fort, l’œuvre est une installation très complexe, coûteuse et interactive qui va disparaître une fois qu’elle ne sera plus exposée, qu’elle ne sera plus livrée au public-actif qui en fait une pièce vivante, mobile, imprévisible, et finalement éphémère. Reste que l’œuvre est devenue immatérielle, gazeuse dirait Yves Michaud : « Dans un tel régime de l’expérience esthétique, ce qui compte, ce n’est ni le contenu de l’expérience – ce dont elle est l’expérience – ni sa forme – les moyens qu’elle utilise -, mais l’expérience elle-même comme série, ensemble, ou famille d’expériences discontinues. » . Pour en rendre compte, il ne demeure que des fragments, des vidéos de moments forts, des temps et des acteurs de l’œuvre associés aux explications de l’artiste. L’interactivité a disparu, le film revient vers ses origines, livré à la réaction directe d’un public passif, au mieux dans l’identification. La reproduction reste possible, mais un travail énorme et qui manque d’intérêt pour l’artiste.

Le statut d’artiste


Tout ceci nous amène à ajouter une autre question, celle du statut de l’artiste, traditionnellement il était créateur d’un objet, d’une forme, et l’exposition puis la conservation de celle-ci était associées à son nom. Depuis quelques années s'opère un glissement sémantique entre artiste et auteur. Les artistes multimédias sont les premiers concernés. Pourquoi auteur plutôt qu'artiste ? À la question, posée lors d'un colloque qui se déroula à Rennes en août 2002 à Edmond Couchot, théoricien et spécialiste des nouvelles technologies de l'image, il fut répondu qu'un artiste multimédia était soumis au régime des droits d'auteur. Il était donc, aux yeux du droit, considéré comme tel. Il est temps de réfléchir à ce déplacement de sens.
Avec les œuvres interactives du genre de celles de Maurice Benayoun, le statut d’artiste plasticien a donc muté en statut d’auteur, de concepteur, de metteur en scène du mouvement, spectacle du vivant, d’une pièce concentrant plusieurs temps et plusieurs espaces dans un même lieu et dont la chute ne dépend plus complètement de lui, mais dont il a conçu tous les détails.
Douglas Gordon a aussi conduit une interrogation d’ordre général sur la place de la vidéo et du son dans les expositions dites contemporaines. Il a réfléchi aux additions de sens qu’ont désormais acquises l’image et le son, et aux manipulations conceptuelles dont ils ont fait l’objet ces trente dernières années : les théories minimalistes et celles de la projection cinématographique, lorsqu’il s’agit de la configuration des images dans l’espace. C’est alors qu’il évoque le statut d’auteur à partager. Mais ses œuvres ne comportent ni interactivité, ni virtualité, ni générativité au contraire de celles de Maurice Benayoun.

Que devient l’art associé aux nouvelles technologies ?


Les notions comme l’hybridation, l’interactivité, la pluridisciplinarité, la virtualité étaient déjà présentes dans l’art depuis plus d’un siècle. Rappelons Dada, Fluxus, le cinétisme, l’art conceptuel, les performances et happenings. Ces courants très forts annonçaient la dématérialisation de l’objet et une plus grande implication du public. La recherche permet, à travers les objets nouveaux, de réveiller d’autres corps, d’autres pensées, et ainsi de questionner l’art et la poïétique de façon singulière et cumulable avec les autres pensées. L'art serait ainsi ce qui se passe entre l'objet créé et le spectateur. Le tout, comme les miroirs qui se reflètent et qui montrent une profondeur infinie contenant l’image de celui qui est là, qui qu’il soit, ceux de Yayoi Kusama par exemple, où le spectateur questionne sa place entre regard incrédule et œuvre d’art. L'œuvre se trouve dans cette tension entre ce qui est vu et ce qui est réfléchi. Mais Marcel Duchamp aurait cent dix-sept ans !
Maurice Benayoun va jusqu’à la disparition de l’œuvre en tant qu’objet de culte à voir et à revoir, et au même moment les nouvelles technologies accroissent les possibilités de création et de diffusion des œuvres, elles sont un outil des tous les possibles. Alors, si l’objet disparaît qu’est-ce qui fait art ici ? Est-ce un moment, une communion possible ? L’art serait donc un possible, prenons la définition que nous livre Guillaume Pigeard de Gurbert : « Qu’est-ce que le possible ? Quelque chose qui n’est pas encore, mais qui peut être. Un être en suspens, un non-être en passe d’être. Bref, un compromis entre l’être et le non-être. » non-être encore, faudrait-il ajouter.

L’art numérique, une redéfinition de l’art ?

Oui et non bien sûr : oui, pour tous les nostalgiques qui considéreront que l’art doit être ceci ou cela, mais en réalité non, non car la recherche en sciences de l’art n’a jamais estimé qu’une quelconque définition de l’art puisse être donnée définitivement, chaque œuvre d’art venant au cours de l’histoire modifier, enrichir, infléchir nos tentatives pour circonscrire cet objet qui nous échappe à chaque instant. Maurice Benayoun nous montre que les potentialités du médium sont infinies, que le questionnement sur les nouvelles formes de communication, d’être au monde, doit exister, que les artistes sont des gardes fous, n’est pas toujours fou celui qu’on croit !
Reste que l’art ne se laisse pas facilement définir, nombre de philosophes s’y sont essayés qui semblent aujourd’hui dépassés le beau universel de Kant a vieilli autant que la mort de l’art de Hegel), et s’y essayent encore de Yves Michaud avec L’art à l’état gazeux ou Michel Onfray avec Archéologie du présent, pour ne citer qu’eux, ils nous donnent bien des indices précieux pour notre réflexion, qui demanderait un débat à part entière. Notons simplement une mise en garde : « L’apparition sur le marché d’appareils photos et de caméras numériques, la possibilité de montages informatisés, la simplification des opérations techniques – prise de vue, obtention de positifs, découpages, montages, diffusion, mise en scène sur le Net – transforme tout un chacun en metteur en scène potentiel de sa pauvreté, [sténographiant sa propre indigence], chacun devient ce héros pixélisé dont Andy Warhol annonçait l’avènement : roi ou reine d’un jour pour une poignée de minutes sur l’écran. » Ici des problèmes d’évaluation, de labellisation, d’analyse se posent car nous manquons d’antériorité. Reste que la question n’est pas nouvelle et que les « nouvelles images » ne la modifient pas.
Ce que nous pouvons humblement faire, c’est être absolument curieux et jamais mélancoliques regrettant un art prétendument perdu, l’art étant par définition (pardon ! par essence) contemporain, observer les œuvres, accueillir le différent, le divergeant, le complexe, le critique, le présent et laisser le temps, la réflexion critique nous construire les outils pour un regard sur ces nouvelles œuvres d’art, qui, à l’image de l’œuvre de Maurice Benayoun, sans s’enfermer dans des définitions nous offrent l’ouverture nécessaire pour être engagés dans notre époque, pour être au monde, habiter la présent.

Enseigner les images ?

Mais méfions-nous de la civilisation tout image, lorsque ces images deviennent produits d’abêtissement ou pire de propagande et qu'elles sont reçues passivement. D’où la nécessité impérieuse d’un débat sur les images, et d’une éducation à l’image, d’une prise de distance entre réel et image !
Pour enseigner ces images, dans les Instructions Officielles pour l’école primaire de 2002, les arts plastiques à l’école primaire sont devenus arts visuels, justement afin d’y introduire les nouvelles images, et pas seulement dans un cadre d’observation et d’analyse, mais aussi dans la dimension de la pratique artistique des élèves, de leur création grâce aux nouvelles technologies. Cette appellation est surtout faite, dans un premier temps en tout cas, pour que les enseignants se questionnent davantage sur l’art aujourd’hui, aillent voir vers l’art associé aux technologies nouvelles et se pose la question du comment faire ?
Afin de conserver l’esprit de notre discipline (les arts plastiques) qui se fonde sur la pratique de l’élève mis en situation de création à l’image de l’artiste, et comme insiste Maurice Benayoun, il ne s’agit pas de transformer nos élèves en techniciens ou ingénieurs, il est clair que les techniques de fabrication des nouvelles images ne constituent qu’un outil supplémentaire mis au service de l’élève et de son intention, un outil dont les potentialités sont immenses, variées et complexes.
Prenons un exemple en dehors des nouvelles technologies : Le piano n'est pas la musique, le tableau n'est pas l'art, ils sont des moyens, dit l’artiste contemporain Braco Dimitrijevic. Il tente, dit-il, d'aller au-delà du formel, de choisir un concept et de se servir du langage plastique pour créer une unité entre contenu, langage et moyens. La complexité de ses dispositifs transmue l’apparente hétérogénéité des éléments en un ensemble homogène, sous-tendu par une pensée humaniste.
Il ne s’agit donc pas de fabriquer de nouvelles images parce que c’est à la mode, mais bien de savoir qu’on peut les fabriquer à des fins personnelles et en fonction des spécificités des outils (selon les termes de Maurice Benayoun : interactivité : dialogue avec le spectateur, virtualité : dans l’écriture du réel, générativité : règles mises en œuvres pour construire du sens par l’action ou par l’activation d’un processus), tout comme le font certains artistes, mais quels artistes ?

Pour conclure provisoirement

Autre question donc, associée à l’après-coup de l’exposition, celle du tri des images, de leur évaluation, autrement dit, comment s’y retrouver dans la forêt d’images dites artistiques qu’Internet nous propose ? Où trouver les outils intellectuels nécessaires pour juger de la viabilité de l’immense production d’images ? Gaston Bachelard affirme que « Créer une image, c'est vraiment donner à voir ce qui a été mal vu; ce qui était perdu dans la paresseuse familiarité, est désormais objet nouveau pour un regard nouveau. »
Les lectures d’œuvres et d’analyses éclaireront rapidement nos jugements, à condition dès maintenant d’adopter une attitude de prudence, une attitude critique, mais aussi d’ouverture, et de savoir que comme toujours, tout ne se vaut pas ! Tout ne fait pas œuvre non plus ! Nous savons choisir un livre, il nous faut apprendre à choisir nos sites, nos images, nos artistes de la toile, en cela nous sommes aidés par les chercheurs, les experts, les spécialistes, car notre goût personnel n’a pas de place dans l’enseignement par des professionnels d’une discipline.
Dans cette perspective d’un art devenu immatériel il va nous falloir repenser nos expositions et nos musées ? Autre réflexion à mener, mais Albert Jacquard dit encore : « Aujourd’hui, il faut accepter notre condition d’explorateurs face à une région inconnue ; nous nous apprêtons à traverser un siècle dans lequel les parcours tracés précédemment ne se prolongent pas. »
De cela au moins nous pouvons être certains.


LACAN, J. Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1973, p. 70.
Id., p. 71.
CAILLOIS, R. Méduse et Cie. Paris : Gallimard, 1960, coll. « nrf », p. 118.
KRISTEVA, J. Les nouvelles maladies de l'âme, Paris : Fayard, 1993, p. 330.
JACQUARD, A. Petite philosophie à l’usage des non-philosophes, Calmann-Lévy, Poche n°14562, 2002, p. 89.
Idem.
Ibid.
MICHAUD, Y. L’art à l’état gazeux. Essai sur le triomphe de l’esthétique, Coll. Les essais, Stock, 2003, p. 176.
PIGEARD de GURBERT, G. Le mouchoir de Desdémone, essai sur l’objet du possible. Paris : Actes Sud, 2001, coll. « un endroit où aller ». p. 23.
ONFRAY M., Archéologie du présent. Manifeste pour une esthétique cynique, Coll. Adam Biro, Grasset, 2003, p. 40.
BACHELARD, G. La poétique de l'espace (1957). Paris : P.U.F., 1992, coll. “quadrige", 5è éd.
JACQUARD, A. De l’angoisse à l’espoir, Leçons d’écologie humaine, Calmann-Lévy, Poche, n°30008, 2002, p. 21.