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CRDP 974

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CRDP 974
Charlie Chaplin
à la table de montage
Citizen
Kane, Orson Welles, 1941

l'homme à la
caméra, 1929
Dziga Vertov
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CRDP 974
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Connaissez-vous Vladimir
Koulechov ?
Koulechov, cinéaste soviétique, crée, en 1920, un laboratoire
expérimental dans lequel il étudie l’écriture cinématographique.
Il y dirige de nombreuses expérimentations, dont celle-ci : il reprend
dans un film ancien un gros plan du visage d’un acteur très connu
et apprécié, Ivan Mosjoukine. Sur cette image
cinématographique, le visage de l’acteur est volontairement inexpressif.
Ensuite, Koulechov juxtapose le plan successivement avec trois autres plans de
film représentant une assiette de soupe, puis un cercueil, puis un enfant.
Ensuite, il présente à 3 publics différents les montages.
Les spectateurs, dit-on, s’extasièrent devant l’art avec lequel
l’acteur exprimait la faim, la tristesse et l’attendrissement paternel…
À chacun ses images
Les mots qui vont suivre évoquent pour chacun d’entre nous des images
:
Paysage, portrait, nature morte, tableau, mode, publicité,
propagande, information, affiche, film, illustration, recherche scientifique,
recherche médicale, sport, animaux, architecture, infiniment
grand, infiniment petit…
Pour chaque mot ou expression, chacun d’entre nous convoque des images
originales, personnelles qui diffèrent de celles du voisin. Chacun de
nous
conserve en mémoire un trésor d’images, une iconothèque
personnelle, accumulée peu à peu depuis l’enfance : images
du réel, photographies, images de films…
Nous tous : citoyens, spectateurs, professionnels regardons et utilisons des
images : pour nous divertir, nous former, nous informer, pour apprendre, pour
découvrir. Nous tous, quels que soient nos âges, nos centres d’intérêts,
nos niveaux sociaux, nous passons beaucoup de temps à regarder, plus ou
moins passivement, des messages iconiques adressés par de nombreux médias,
sur de nombreux supports et sur d’innombrables sujets. Je ne connais pas
les chiffres concernant le temps passé quotidiennement par les enfants
et les adultes de La Réunion devant le petit écran. Pour la métropole,
aux dernières nouvelles, on en était à plus de trois heures,
en moyenne. Ce qui représente plus de 20 heures hebdomadaires et justifie
l’appellation d’école parallèle.
Des kirielles d'images depuis la lanterne magique
L’impact et l’attrait des images s’affirment dès l’apparition
des nouveaux médias (audio) visuels, à la fin du 19ème siècle.
Il faut dire que la lecture de l’image semble ne nécessiter aucune
technique ou connaissance particulière. Il suffit de regarder. Mais en
est-on si sûr ?
Jusqu’alors, l’on a dû se contenter d’images pieuses
et, depuis 1880, avec l’avènement de l’école publique,
laïque et obligatoire, de quelques illustrations dans les manuels scolaires.
Tout change avec l’invention du cinématographe par les frères
Lumière en 1885.
En moins de 20 ans, à partir de 1885, apparaîtront tous les genres
cinématographiques :
• 1885
: la sortie des usines Lumière et l’arrivée
du train en gare de la Ciotat : reportages (Louis
Lumière)
• 1885
: l’arroseur arrosé : sketch
filmé (Louis Lumière)
• 1897
: Assassinat du Duc de Guise : reconstitution
historique (George Hatot).
• 1898
: Flagrant délit d’adultère : film
de fiction (société Pathé)
• 1899
: L’affaire Dreyfus : actualité reconstituée. (Georges
Méliès)
• 1900
: La moutarde Morgibus, Le corset mystère, films
publicitaires (Georges Méliès)
• 1902
: Voyage dans la lune : film de science
fiction (Georges Méliès)
Les reconstitutions historiques et les actualités reconstituées
sont des films de fiction dans lesquels on recrée avec décors et
acteurs de grands événements historiques ou d’actualité.
Dès cette époque, un ingénieur de chez Pathé affirme
:
« Le cinéma est le journal, l’école et
le théâtre de demain. » Bien vu !
La naissance remarquée
du film documentaire
En 1906, aux côtés du substantif film, apparaît l’adjectif documentaire :
le film documentaire. L’avènement plus tardif de
ce nouveau genre cinématographique s’explique par l’apparition
de matériels plus maniables.
Voici comment, ici et là, on qualifie ce nouveau genre ?
« Le film documentaire s’établit d’après
des documents pris dans la réalité » (Larousse). « C’est
un reportage filmé avec plus ou moins de soin, agrémenté d’un
commentaire. Son but est d’informer ou d’enseigner » (Bordas). « Film à but
didactique» (Hachette). « Le documentaire est fait pour
apprendre tandis que la fiction divertit » (Michel Tardy). Bien…
Passées les premières frayeurs (Arrivée du train…),
les spectateurs médusés découvrent avec passion, pour la
première fois dans l’histoire de l’humanité, d’autres
paysages du monde, d’autres peuples, d’autres cultures.
Dès son apparition, le genre documentaire se développe dans de
nombreux domaines, dans de nombreux pays, un peu partout dans le monde :
• le documentaire social : Dziga Vertov (En avant les soviets, L’homme à la
caméra), Joris Ivens (Terre d’Espagne), Jean Vigo
(Zéro de conduite, L’Atalante)…
• le
documentaire humaniste et poétique : Robert Flaherty (Nanouk,
l’esquimau)…
• le documentaire ethnographique : Jean Rouch (Moi, un noir, Chronique d’un été),
Chris Marker (La jetée)…
Les formes hybrides
Depuis plus d’un siècle, les images, fixes ou animées, fenêtres
ouvertes sur le monde, captivent les hommes, partout. Les différents genres
cinématographiques connaîtront des destins différents. Aujourd’hui,
les reconstitutions historiques inspirent encore les producteurs, les sketches
filmés et les courts métrages de fiction se raréfient, les
films documentaires renaissent dans les chaînes thématiques (La
cinquième /Arte, Voyages, Planètes…).
Il faut savoir aussi que tous ces genres ne sont pas étanches, mais qu’ils
s’interpénètrent. À ce propos, regardons de plus près
deux genres réputés très différents : le film de
fiction et le film documentaire.
Une frontière mouvante entre film de
fiction et film documentaire
À première vue les deux genres semblent couvrir des champs d’expression
très spécifiques :
Le cinéma de fiction raconte une histoire pouvant être
complètement fictive, ou plus ou moins inspirée par des faits réels.
Celle-ci se déroule sous la forme d’actions présentées
successivement en séquences. Chaque film de fiction se caractérise
par des lieux, des décors, des accessoires, des personnages incarnés
par des acteurs, habillés dans des costumes adaptés, qui profèrent
des dialogues écrits préalablement. Tout cela est le fruit des
travaux successifs : de l’inventeur de l’histoire, puis du scénariste,
puis du metteur en scène et de son équipe.
Le film documentaire puise la matière
filmique dans le monde réel et "prend la
vie à l'improviste, sans acteurs ni studio..." (Bernard
Eisenschitz). Il décrit
des faits réels qui se déroulent sous
forme d’actions présentées successivement
en séquences. Il se caractérise par les
lieux réels, des accessoires, des personnages
de la vraie vie vêtus de leurs propres costumes
et proférant des témoignages élaborés
par eux-mêmes. Tout ce que nous découvrons
dans le film documentaire préexiste au film
dont l’objet est justement de le faire connaître.
Pourtant, dans la plupart des œuvres audiovisuelles : cinématographiques,
vidéo ou autre, cohabitent les deux formes : documentaire et fiction.
Le film de fiction comporte une grande dimension documentaire.
De nombreux films de fiction contiennent la matière des actualités
reconstituées ou de la reconstitution historique. Le moindre polar de
série B donne à voir des lieux, des gens, des vêtements,
des véhicules ou du mobilier, une architecture mais aussi donne à entendre
une langue parlée, des musiques propres à un pays donné, à une époque
donnée. Quelles que soient les qualités du scénario, des
jeux d’acteurs et de la mise en scène, le film acquiert d’année
en année un statut de film documentaire.
Au moment de la sortie du film, sa valeur documentaire s’apprécie
surtout dans les autres pays, elle se ressentira plus tard dans le pays d’origine.
Sans être nécessairement liés à des événements
précis ayant existés, certains films de fiction décrivent
magistralement les mœurs d’un pays d’une époque.
Quelques exemples ?
En 1939 : la règle du jeu de Jean Renoir : il s’agit d’une
satire de la bourgeoisie française, lors d’une chasse en Sologne.
En 1940 : Le dictateur de Charlie Chaplin : le cinéaste génial
dénonce le nazisme et ridiculise Hitler.
En 1941 : Citizen Kane de Orson Welles : une enquête sur la vie
d’un magnat de la presse.
D’autres films de fiction alimentent notre connaissance de l’histoire
du monde et des hommes, depuis l’antiquité :
En 1981 : La guerre du feu de Jean Jacques Annaud.
De 1955 à 1956 : Les rois maudits d’après Maurice
Druon.
En 1987 : Le dernier empereur de Bernardo Bertolucci.
En 2006 : Indigènes de Rachid Bouchare
Ce n’est pas tout.
Des séries télévisées comme Navarro, l’instit ou Urgences entraînent
les téléspectateurs dans des univers contemporains qu’ils
décrivent minutieusement. À chaque épisode, nous suivons
les héros dans un milieu différent dont nous découvrons
les modes de vie et les problèmes. On les appelle les "docufictions".
À l'issue d'une recherche menée en Côte d’Ivoire,
Geneviève
Jacquinot écrit :
« À travers les films indiens et les films de karaté qui
constituent l’essentiel de la programmation courante, les spectateurs
ont appris comment s’habillent les hommes, les femmes d’autres
pays… »
L’inévitable discours
du film documentaire
Entre le sujet abordé par le film documentaire et le spectateur s’interpose
l’instance d’énonciation, c'est-à-dire l’ensemble
des personnes travaillant à sa réalisation, notamment le documentariste.
Or, celle activité ne peut pas être transparente.
Comme dit Michel Tardy, «Le documentariste restructure le temps et
l’espace selon sa propre vision du monde et fagote la réalité. »
Au cours de la réalisation, le documentariste intervient trois
fois :
• au
niveau du plan : il délimite le champ visuel et la durée
pendant laquelle celui-ci sera visible. (Le champ représente
l’espace présenté par
l’image, ce qui n’est pas montré constitue le hors champ.)
• au
niveau de la séquence : il agence la succession des plans, leur ordre
et la façon de les raccorder. Ainsi, il morcelle l’espace et le
temps.
• au
niveau du film lui-même : il articule les séquences, les ordonne.
Il façonne la bande sonore, notamment le commentaire qui guidera l’œil
du spectateur et la musique qui contribuera à créer l’émotion.
Le savoir du spectateur résulte de ce qu’il connaissait déjà du
thème traité, à quoi s’ajoute ce qu’il perçoit
dans les images et les sons proposés par l’instance d’énonciation.
Des tentatives pour supprimer ou minimiser l’intervention de
l’instance
narratrice se succèderont avec plus ou moins de succès. Dans
le ciné-œil de
Dziga Vertov, la caméra doit se faire oublier pour laisser l’événement
se dérouler sans perturbation. Avant de sortir sa caméra, Robert
Flaherty passe de longs moments au milieu de ceux qu’il souhaite porter à l’écran,
puis, lorsqu’il fait partie de la famille, il effectue les tournages.
Jean Rouch part en quête du cinéma vérité :
pour y parvenir, il choisit de filmer des plans larges et longs afin de préserver
une expression naturelle et plus objective, non souillée par l’intervention
réductrice et partisane de l’instance d’énonciation.
Toutes ces tentatives ne semblent pas recueillir l’approbation du public.
Photographier, filmer : c’est vouloir montrer, c’est vouloir dire, écrire,
prendre la parole, proposer un point de vue (parmi d’autres) sur une portion
de réel. Les appareils de prise de vue ou de sons agissent comme des robots.
C’est l’opérateur qui effectue les choix, qui organise les éléments
de la réalité et crée finalement un message personnel.
Le film documentaire, sensé représenter un morceau de vie, se compose
d’images et de sons dûment sélectionnés et montés
selon des règles précises. En ce sens, il doit être considéré en
tant qu’œuvre humaine, avec tout ce que cela implique pour le concepteur
de maîtrise et de talent et pour le spectateur de lucidité et
de discernement.
Soyons des regardeurs actifs
Qu’elles soient issues du monde réel où de l’imagination
de ses créateurs, les images s’offrent à nos regards et nos
esprits dans la simplicité de leur apparence et, bien souvent, dans la
méconnaissance de leur véritable statut.
Aujourd’hui, nous pouvons accéder à toutes les images du
monde : les belles et les laides, les grandes et les petites, les douces et
les violentes... Ces trésors à la portée de tous nous
aident à comprendre
l’univers. Ils contribuent à notre enrichissement culturel,
indispensable dans notre quête de la liberté.
Mais il faut être lucide, les images ne sont pas sages.
L’analphabétisme dans le domaine de l’image est d’autant
plus dangereux qu’il est ignoré.
Nous ne pouvons rester impassibles devant l’école parallèle.
Les images doivent faire l’objet d’un apprentissage, tant pour
les adultes, notamment les enseignants, que pour les enfants. Derrière
les apparences de vérité ou d’objectivité, l’œil
averti repère l’inévitable discours.
L’étude de l’image nécessite un travail d’identification
des sources, l’étude des techniques utilisées en vue de
la construction du sens que le public devra retenir.
La solitude de l’image, cela n’existe pas. Même dans le cas
exceptionnel où l’on rencontrerait une image seule, sans légende
ou sans commentaire, elle n’est que la dernière dans la série
des millions d’images qui l’on précédée. Ces
innombrables premières influent sur la lecture de cette dernière.
Dans les medias qui l’utilisent, l’image n’est jamais seule.
Une légende écrite, un commentaire, une musique induisent un
champ de signification.
L’image du visage impassible de Mosjoukine se prête à de nombreuses
interprétations. La seule juxtaposition d’une autre image suffit à ancrer
le sens. Il faut le savoir et le faire savoir.
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