CRDP de La Réunion


L'@rt 21 à l'UCOI :
compte-rendu de l'échange













 




Performance R.Conte
Mondial de Séoul 2002






















Performance R.Conte
Bille en tête - 2004



















 

 

Isabelle Poussier

 




Claude Mollard

 










(1) P. Ardenne,
Un art contextuel, 2004.
Paris, Flammarion, coll. Champs.







 


Richard Conte

 



Les nouvelles technologies bouleversent l’organisation et le développement de tous les secteurs d’activité. L’Art n’échappe pas à cette évolution. Ces changements amènent à s’interroger sur l’avenir des arts visuels. Que signifie être artiste au XXIème siècle? Comment exposer, promouvoir et conserver l’Art 21 ? Comment l’enseigner ?

Isabelle Poussier, agrégée d’Arts plastiques, Richard Conte, à la fois artiste, professeur d’université et chercheur, et Claude Mollard, ancien directeur du CNDP, se proposent ensemble de tenter une réponse à ces questions au cours de l’échange organisé par le service Arts et culture du CRDP, le mercredi 8 juin, à la Saline les bains, autour d’une pratique artistique contemporaine, afin de comprendre ce qui, de leur point de vue, peut faire œuvre aujourd’hui. Différentes questions sont aussi posées par un public venu nombreux.



Richard Conte, à travers deux reportages sur son processus créateur, tente d’expliquer qu’il interroge les rapports entre le sport et l’art, à travers une pratique artistique singulière, une action qui vise la rencontre entre deux ensembles humains se côtoyant généralement peu.


Le mondial de Séoul 2002

Afin de montrer l’articulation entre deux pratiques, celle du peintre et celle de l’artiste qui met en valeur la réalité brute, la matérialisation d’une intention dans un contexte particulier, Richard Conte propose un premier reportage, effectué par la télévision coréenne, montrant l’artiste en train de peindre sur la plage de Busan, au milieu de 25 000 personnes réunies là, pour suivre sur écran géant, un match de football disputé par l’équipe coréenne.
À partir d’un dispositif traditionnel : une toile tendue ronde et posée au sol, des médiums et outils habituels, comme la peinture acrylique et les couteaux ou pinceaux, l’artiste innove en partageant l’événement en direct avec les spectateurs, en essayant de transposer la rencontre en peinture. À cette pression d’un public en liesse s’ajoute la contrainte du temps : l’œuvre est réalisée en deux fois quarante cinq minutes, la durée du match.
Pendant que l’artiste au travail peint les trajectoires et ses sensations liées au jeu, en même temps, il exhibe son intériorité devant l’émotion du public captivé par le match. De ce fait, il s’inscrit dans un double processus qui consiste à participer à l’émotion collective tout en projetant sa propre intériorité vis à vis de l’événement sur la toile. Il qualifie cet acte, après coup, de presque obscène au sens d’impudique.
Une séparation est encore accentuée par une autre différence entre le football et la peinture : Richard Conte avait tenté d’expliquer la violence dans les stades en montrant que le football pose l’interdit de la main, de la civilité ; ici, la peinture pourrait réintroduire la main, et peut-être réparer cette absence « d’amabilité » en intercalant une main, celle du peintre, entre le jeu et les spectateurs.
Ces contraintes l’ont amené, dit-il, à s’éloigner de la démarche artistique qui consiste à se définir en tant que sujet-créateur unique qui projette quelque chose de son intériorité. Il renonce à la représentation, à transposer un événement. « Je suis sorti de cette quête : être un artiste qui va comprendre un événement pour l’exprimer » éclaire-t-il. Mais nous étions déjà là, avec cette œuvre dans le partage, devant une pratique qui pouvait s’apparenter à la « performance artistique » désignant pour l’acte de peindre, un ailleurs que dans l’intimité de l’atelier.


Bille en tête

L’artiste se met alors à la recherche d’une nouvelle voie qu’il découvre, par hasard, en apprenant à jouer à la pétanque. Les joueurs lui apparaissent comme une véritable mosaïque humaine que rien d’autre ne lie que ce jeu constituant un laboratoire de langue vivante, ayant ses propres codes, son mode de vie. Il commence par prendre des notes. Puis, dans les traces laissées par les boules au sol, il voit l’opportunité d’une œuvre conçue avec les joueurs. Il en déduit la nécessité de fréquenter un milieu avant de penser réaliser une œuvre de ce type.
En 2004, le directeur du « Festival annuel des Arts de la rue » de Chalons sur Saône lui propose d’être présent en temps qu’artiste pour l’ouverture de celui-ci. Participer à un événement qu’il conçoit avec les boulistes chalonnais enthousiasmés, telle sera sa nouvelle démarche artistique. Avec eux, il imagine le projet d’élaboration d’une œuvre. Les différentes étapes de la réalisation du projet seront filmées par un autre, gardant une trace de l’action.
Visionner le film « Bille en tête » permet de suivre l’artiste, pas à pas, dans ce travail de mise en œuvre du projet. On y voit Richard Conte tracer des ronds sur le terrain de boules pour définir la position depuis laquelle les joueurs lanceront les boules, il y en aura des dizaines. Puis les boulistes jouent : se dessine alors ce qui, au final et vu d’en haut, pourra ressembler à une constellation au sol. L’artiste agence les groupes, encourage les actions dans le respect du consensus adopté par tous, il aide parfois un enfant débutant ou malhabile. Les boulistes « pointent », mais ne « tirent » pas : c’est le résultat des contraintes choisies ensemble, vu leur nombre, pour ne pas perdre les boules.
Richard Conte explique : « Il faut laisser faire le hasard ». Séduit par la vision finale du « tableau », il ajoute : « A 50 cm du sol, j’ai été séduit par la vision d’ensemble, ces quatre sortes de boules (boules lyonnaises, de pétanque, pour enfants et cochonnets) disposées ainsi, c’était assez poétique ». Une toute jeune bouliste interrogée trouve que « ça ressemble à des coquillages », « que c’est de l’art car il y a des photos »…
En effet, un dispositif photographique aérien est mis en place pour garder une trace mémorielle de ce « tableau de boules ». Les photographies, prises depuis un ballon, sont tirées sur grand format et seront exposées au musée Niepce de la photo, lors d’une nouvelle rencontre-vernissage avec tous les acteurs de l’œuvre. Bien que les tirages aient une valeur artistique, ils ne sont pas considérés comme l’aboutissement du travail. « L’œuvre, c’est le moment vivant de la rencontre avec les boulistes et l’événement » explique Richard Conte.

Échanges

Isabelle Poussier intervient alors sur cette définition et interroge : « En effet dans votre travail deux questions se posent : Quel est donc le statut exact du film et celui des photographies ? Et si c’est ce contact avec les boulistes qui font l’œuvre, il s’agirait d’une performance. L’œuvre a commencé par une idée, un concept, des débats préparatoires, puis les boulistes chalonnais sont intervenus et le moment a été fixé par photo. Quelle différence faire alors entre cette œuvre et une action culturelle ou encore avec les arts de la rue ? »
Richard Conte répond en substance que le film et les photographies sont de simples traces de l’œuvre, il n’en est d’ailleurs pas l’auteur. Ce qui différencie cette proposition de l’action culturelle ou d’un art de la rue, c’est le propos de l’artiste, le type d’enjeu, pas d’intention utilitaire, ni d’animation, et le champ artistique dans lequel il se situe : il réalise cette action contextuelle en temps qu’artiste plasticien.
Claude Mollard rappelle ensuite les critères formels qui déterminent, selon lui, une œuvre d’art, aujourd’hui comme dans les siècles passés. Une œuvre doit s’articuler sur un concept qui aboutit à une réalisation présentée officiellement au public. Pour lui, le travail de Richard Conte remplit donc tous ces critères. En effet, il crée un concept qui repose sur des règles fixées avec la collaboration des boulistes. La réalisation technique qu’il orchestre s’inscrit dans l’espace-temps. Elle est présentée au public de cette « performance » et son statut d’œuvre peut être officialisé, institutionnalisé, par l’exposition au Musée de la photographie.
Au-delà de ces critères se pose encore, selon Claude Mollard, la question du sens. Est-ce une œuvre de dérision ? Les joueurs sont-ils « joués » ou bien sont-ils des instruments consentants à travers cette œuvre d’auto création ? Les boulistes ont-ils découvert quelque chose sur l’Art ? La mise en place du dispositif dans l’espace public libère-t-il du formalisme ou au contraire, le recrée-t-il ?


L’art contactuel

Richard Conte répond que les joueurs savaient qu’ils participaient à une œuvre artistique. De plus, ils étaient très heureux d’occuper le terrain qui à chaque festival, leur était interdit pour héberger les manifestations. Enfin, ce travail a été l’occasion d’une réconciliation (imprévue) de certains clubs. Cette pratique en commun, cette fabrication d’une œuvre ensemble a probablement influencé les boulistes dans leur approche de l’art, flatté leur ego aussi. L’Art bénéficiant d’une certaine aura médiatique et culturelle, l’artiste est écouté davantage que le professeur ou le chercheur. Pour Richard Conte, il y a en effet une contradiction : l’œuvre sort du piège de l’art considéré comme historiquement sacré, il recherche une désacralisation de l’art, mais les photographies grand format peuvent ramener vers l’objet à admirer.
Il ajoute qu’il aime fédérer des événements et effectuer un travail qui relie les gens, ici, essayer de faire entrer en contact deux univers traditionnellement ou culturellement éloignés pour modifier des représentations. Il s’agit aussi de rendre artistique des champs non déterminés par des champs de l’art.
« L’art contactuel, explique-t-il, consiste, à partir d’une émotion, d’une rencontre, à fédérer un événement auto-créé. Le concept est plus important que l’objet final, qui lui l’est plus encore que sa trace (film, photos) ».
Les boules entrent aussi en concordance avec sa recherche plastique plus ancienne sur la circularité et sur la sphère.
Après l’échange entre les intervenants, le public entre dans la discussion.
À la question : « Vous considérez-vous comme un artiste rassembleur soucieux d’une politique du social ? »
Richard Conte répond : « Je ne suis pas un rassembleur, je fais des œuvres selon les occasions sans forcément penser à cela, mais comme cela me vient, c’est ma liberté d’artiste. C’est l’attitude qui devient forme. Cette forme est différente des objets qui se trouvent sur le marché de l’art, même si ce genre d’action est une pratique déjà ancienne (surtout depuis les années 60). Les objets, à la base, ne font pas partie de l’événement. Avec les boules, jamais utilisées, je cherche à instaurer quelque chose d’inédit. »
Ce travail se rapproche de l’art contextuel théorisé par Paul Ardenne (1), ou « de l’art du quotidien, du commun, évoqué notamment par Beuys », suggère un intervenant.
Sur un plan plus pratique, le public se demande quel est l’objet qui s’échange ? Qu’est-ce qui serait mis en vente ? À qui revient l’argent ? Ces questions renvoient aux droits de la propriété intellectuelle. Selon Richard Conte, le dispositif pourrait être mis en vente dans son entier, pour une réédition de l’événement qui se répèterait dans un rebond permanent modifié par les participants et le contexte.
Quoi qu’il en soit, les photos appartiennent au photographe, le film au vidéaste. Des droits sont payés à l’artiste, seulement si l’œuvre est exposée dans une galerie. Les clubs de boules ont reçu en remerciement de leur participation des tirages des photos. Les très grands formats sont au musée Niepce. Les participants ont été conviés au vernissage et remerciés de nouveau.
Un spectateur (réalisateur) demande : « Pourquoi ne pas utiliser la vidéo pour vous exprimer ? » Pour Richard Conte, la vidéo échappe à son champ artistique. Le film présente de façon didactique son œuvre et son dispositif, mais pas dans son ensemble, c’est la « moins mauvaise » manière qu’il ait trouvé pour en rendre compte. La performance, les photographies et la vidéo n’aboutissent pas au même résultat. Elles ne se juxtaposent pas.


En conclusion

Isabelle Poussier indique : « Nombre de questions n’ont pas pu être abordées qui figuraient à notre programme. Sur la prospective : bien malin celui qui pourrait prévoir ce que serait l’art de demain, toutefois son mouvement est incessant comme celui du monde et c’est la nostalgie d’un art prétendument perdu qui peut empêcher d’accueillir le présent et priver le spectateur de son regard critique. Sur la pédagogie, il en va de même, il est souhaitable de comprendre ce qui advient pour avoir une chance de le transmettre, donc d’être curieux encore : l’histoire des œuvres et l’esthétique nous aident à appréhender le présent et nous projette doucement vers le futur. »
Richard Conte conclut : « L’art de demain sera dans l’intention. L’artiste, grâce à sa curiosité et à sa vigilance devient metteur en scène de dispositifs et d’événements ».

Rendez-vous est donné aux participants à la 11ème UCOI.